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ne chose m'énerve au plus haut point (parmi tant d'autres), mais c'est de celle-ci dont j'ai envie de parler aujourd'hui. Le débat pour ou contre la cigarette, tant il est révélateur de la pression sociale du "bien-pensant" opposé au pseudo esprit de rebellion, tant il est symptomatique de la dérive si aisée de piétiner la liberté d'autrui.


Les non-fumeurs, pour schématiser, représente la bonne morale (allez savoir pourquoi, la bonne morale est très souvent associée à l'idée absurde "un esprit sain dans un corps sain", je ne fais pas de mal à mon corps donc je respecte celui des autres).

Les fumeurs, toujours en schématisant, représente a contrario le désordre, la débauche, la non-retenue, le manque de contrôle (on fume parce que l'on est névrosé, addict, incapable de maitrise de soi), on pollue notre corps et notre entourage en lui faisant subir notre vice.

En tant que fumeur(se), je me considère comme un fumeur respectueux de mon entourage. Cà n'est aucunement lié à l'usage de la cigarette, mais à une attitude et un état d'esprit général. Je respecte mon entourage, dans ce domaine précis comme dans, je m'y attache, d'autres domaines.

smoke4Je ne viole pas les interdictions de fumer, je m'applique à ne pas cracher à la gueule de mes voisins ma fumée (sauf par choix délibéré, synonyme d'insulte ou de mépris sexuellement équivoque), je veille à éteindre correctement ma cigarette afin de ne pas enfumer l'air après mon départ, je vide mes cendriers très régulièrement, j'attends que les gens avec qui je partage un repas ait fini de manger pour allumer une cigarette (avec leur accord), je ne fume pas chez les autres sans autorisation (et même, en général, je vais systématiquement dehors, car la politesse de mes hôtes n'est pas forcément synonyme d'envie d'avoir une odeur de tabac froid chez eux alors même qu'ils sont non-fumeurs), je ne fume pas en présence de jeunes enfants ou de bébés, bref, je m'applique à ce que ma liberté individuelle de fumer n'empiète pas sur la liberté des autres.

Je ne suis pas la seule à agir ainsi. Chez les non-fumeurs comme chez les fumeurs, il y a des gens respectueux ou non.

Partant du principe que je respecte autrui, il me semble naturel d'attendre le même respect en retour. Je refuse d'être victime d'ostracisme parce que je suis fumeuse. Je n'ai pas honte d'être fumeuse.

Il est intéressant de noter à quel point l'image du fumeur a évolué ces dernières années.

smoke5Au début des années 50, lorsque la cigarette fabriquée industriellement a pris progressivement le pas sur la traditionnelle cigarette roulée main, pipes, cigares et cigarillos, fumer véhiculait une image positive, celle de l'homme affirmé, raffiné ou rebelle, socialement bien positionné. Quel film contemporain de ces années là ne mets pas en scène un homme fumeur ? Je  ne parles là que de l'image véhiculée par l'homme. La cigarette et la femme, autre sujet porteur de bien plus de clichés...Dans les années 50, fumer pour une femme est considéré comme vulgaire. Les femmes "bien comme il faut" ne fument pas, c'est un plaisir (ou une déviance) réservé à l'homme. Il est socialement valorisant de fumer pour un homme, il est socialement dégradant de fumer pour une femme. Les femmes qui fument alors sont très "connotées", ce sont des femmes aux moeurs légères, des femmes évoluant dans le milieu du spectacle, des prostituées, des marginales.

smoke1Vers le milieu des années 60, l'image de la femme qui fume évolue. L'odeur de souffre accompagnant cette image passe de la vulgarité à l'idée d'une femme plus liberée, sexy en diable. Une femme qui fume peut désormais être raffinée, sulfureuse évidemment. Libérée seulement en apparence, ces femmes-là sont de jolies poupées, destinées à mettre en valeur le héros, le vrai, l'homme. Il n'y a qu'à se rappeller les James Bond girls...

Dans les années 70, les féministes s'emparent de ce symbole, pour l'utiliser en tant qu'affirmation de l'émancipation féminine. Je suis une femme, je choisis de fumer comme un homme, et je vous emmerde...viendra la génération des Sagan et autres fumeuses invétérées, totalement à l'inverse de l'image de la femme qui fume "sexy"

smoke3Depuis l'avènement, dans les années 80, de la culture du corps et de la santé, régimes végétariens, bio, fitness en masse, l'image positive est désormais véhiculée par un corps en bonne santé, tonique. Vous imaginez Véronique et Davina clope au bec ?!

Moi qui suis née à la fin des années 70, on m'a rabaché que des  "héros" comme Yul Brunner ou Teddy Savalas, ces grands hommes, avaient succombé à leur vice, la cigarette...Moi qui ne pouvait départir Lucky Lucke de Jolly Jumper et de sa sempiternelle clope au coin de la bouche, voilà qu'ils me collent un brin d'herbe à la place...

FUMER, C'EST MAL,  je vois cela partout, dans les centres de santé pour enfants, à l'infirmerie de mon collège...

Adulte maintenant, l'ostracisme envers les fumeurs ne cesse de s'amplifier. Je me rappelle, lorsque je vivais près du Canada il y a peu, le ridicule d'une situation...A Terre-Neuve, il est interdit de fumer dans les lieux publics, c'est à dire aussi bien les bâtiments publics que les restaurants, les bars, les discothèques, etc. Installée à une terrasse, j'allume une cigarette. Une serveuse vient aimablement me dire qu'il est interdit de fumer, même en terrasse...J'éteins donc ma cigarette, plutôt surprise que cette interdiction s'étende à un lieu à l'air libre. Mes voisins avaient trouvé une stratégie pour contrer cela : les fumeurs se plaçaient de l'autre côté de la barrière délimitant la terrasse pour poursuivre leur discussion avec leurs amis tout en fumant leur cigarette...résultat : les uns étaient assis, les autres debout de l'autre côté de la barrière, et la fumée elle, se répandait tout autant d'un côté comme de l'autre...mais le "no trespassing" était respecté...ABSURDE.

Au Canada encore, cette interdiction avait parfois du bon...on voyait des groupes se former sur les trottoirs (ce qui génait largement la circulation), les fumeurs sortant (même par - 30°) pour s'en griller une et sympathisant entre eux...nouveau moyen de rencontre ? une interdiction qui entraine une nouvelle forme de sociabilisation ?

Mon coup de gueule ne vise pas à faire l'apologie du tabac, ni à nier les effets graves du tabagisme sur la santé. A l'heure actuelle, il est ridicule de penser que les gens ne sont pas informés et que d'aucuns ignorent les méfaits du tabac. Le discours tendant à arguer de la protection des mineurs pour décourager les adultes de donner le mauvais exemple est obsolète...la cigarette fait l'effet d'une boutade lorsque vous savez ce qui circule dans les cours de récréation...Nier certes non, baisser les bras en ce qui concerne un problème de santé public pas plus, mais respecter la liberté indiduelle de chacun et ôter ses oeillères moralisatrices, il serait temps...

La tendance actuelle à la culpabilisation des fumeurs m'apparait comme un comportement inique. Il me semble que l'adage populaire selon lequel "la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui" est largement piétiné et instrumentalisé dans ce domaine précis. Vouloir protéger les autres à l'insu de leur plein gré me hérisse...Commando anti avortements et commando anti-tabac, même combat, même dangers de dérive, l'intolérance au service de la morale.  Qui es tu, toi, pour te permettre de me juger ?!


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