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En 2070, quelque part en Chine, un vieil homme élève des cafards. Perdu dans le tumulte de sa mémoire, il revoit le temps de sa jeunesse, l'époque où son père abandonne sa famille pour vivre en France et devenir poète.
Dans une cité ouvrière, un jeune homme d'une beauté rare aime l'opéra. Après sa journée de travail, maquillé de blanc et vêtu de soie, il chante dans une cabane à thé. Le rôle féminin qu'on lui attribue s'achève par l'envol d'un couple de papillons...
En 2006, Li travaille à Paris. Petit garçon en Chine, ses grands-parents l'habillaient en fille pour détourner l'attention des voleurs d'enfants. Aujourd'hui encore ce souvenir demeure...
Et c'est au rythme de la floraison des lauriers-rosés - cet arbre au parfum subtil et aux sucs mortels -que ces trois hommes sont confrontés à l'insidieuse violence de Pentre-deux-mondes.
Trois destins placés sous le signe de l'illusion et de la métamorphose. A l'évocation de la Chine des années 1980 - celle de la jeunesse de ces trois personnages - se mêle un regard singulier sur la fragilité humaine et l'absurdité du monde.
Témoin du déclin d'une utopie, et de celui d'un Occident rêvé, Ling Xi déploie avec humour la poésie et l'étrangeté de son univers romanesque teinté de dérision et de désespoir.

Eté strident, de Xi Ling
paru aux Editions Actes Sud (Août 2006)


Ling Xi fait avec ‘Eté strident’ des premiers pas remarquables dans le monde de la fiction. Ses trois nouvelles forment un livre court, souvent drôle, mais surtout touchant. Entre réalisme social et conte moderne, elle crée un univers où la pauvreté côtoie la folie, où les murs du communisme cachent des papillons, où ces papillons se prostituent et meurent dans l’ignorance quasi-générale, où les étrangers se supportent sans se comprendre, où l’enfance marque le destin. Empreint de poésie et de dérision, ce voyage aux frontières de l’absurde révèle les failles d’un monde moderne à deux vitesses, et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se perdent dans l’avancée inexorable des choses.
Passé la première de ces trois nouvelles, qui peut paraître déconcertante tant elle touche à la folie, toute la sensibilité et l’univers poétique de l’auteur se déploient. Ses personnages vivent au rythme de désillusions et d’espoirs, coincés entre un passé aliénant, des familles et des collègues envahissantes, ou un ordre social toujours contraignant bien qu’obsolète. Ling Xi dépeint une culture chinoise aux antipodes d’un occident qui la fascine mais se révèle décevant. Les pages de ce livre exhalent tantôt les fleurs de laurier-rose et le thé, tantôt le café soluble et la cantine de bureau, donnant véritablement vie au récit.
Une fois refermé ‘Eté strident’, reste l’envie de voir rapidement le jeune talent et l’univers si singulier de Ling Xi s’épanouir dans un grand roman.


Critique pertinente de Thomas Flamerion


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Éleveur de cafards

 

J’ai soixante-dix-huit ans, ou soixante-dix-neuf. Ça dépend en quelle année on est. Depuis la mort de Mère, j’ai perdu de vue le calendrier. Quand elle était là, chaque année, le 1er janvier, on était obligés, l’Idiot et moi, d’aller manger chez elle.

Après sa mort, on n’est plus sortis. Les jours se sont confondus en un seul bloc et sont passés en vrac. Chaque fois, il faut que je fasse un effort pour me souvenir en quelle année on est. Le médecin dit que l’alcool a brûlé ma cervelle. Peut-être.

L’Idiot doit approcher de la soixantaine. Précisément quel âge, il faudrait que je calcule aussi. Je n’ai jamais été très doué en mathématiques. Il est né vers 1999, ou 2000, l’année suivant le bombardement de notre ambassade au Kosovo par les Américains. Vous ne connaissez pas l’épisode. Bien sûr. Depuis la Libéralisation, ils l’ont effacé des manuels d’histoire.

L’Idiot est né à la maison. Sa Sa, ma soeur idiote, n’avait pas de permis d’accouchement. Aucun hôpital n’avait voulu la prendre. Elle est morte sur le coup. Alors Mère m’a dit que c’était à moi de le prendre en charge, car sa naissance, c’était ma faute.

Quelques jours plus tard, on est allés à la campagne le confier à une parente lointaine. Elle est venue nous chercher à l’arrêt du bus long-courrier, un porcelet dans les bras. Elle nous a dit qu’elle n’avait pas de chance, qu’elle venait d’accoucher d’un cochon. Mère n’a rien répondu. La paysanne l’a alors remerciée pour les vêtements qu’elle lui avait apportés. C’étaient des vieux trucs de Sa Sa. Ceux dans lesquels Mère ne pouvait pas rentrer.

Sur le chemin du retour, Mère grognait. Ce n’était pas la peine de lui raconter les mêmes salades qu’au contrôle démographique du village. De toute façon elle ne pouvait lui accorder un deuxième quota de grossesse. Elle croit peut-être que je vais la dénoncer ? se demandait-elle.

L’Idiot est resté un an à la campagne avec son cousin cochon.

Père était triste à la mort de Sa Sa. Il nous a envoyé de Paris un poème. On en a lu trois lignes. Ça rimait. Le soir même, Mère s’est servi du papier comme dessous de plat.

On ne trouvera pas le nom de l’Idiot dans les fichiers de l’Administration. Il n’en a pas. Il n’a jamais été déclaré non plus. Mais ce n’est pas parce qu’il n’existe pas administrativement qu’il n’a pas été tué ! Ce n’est pas parce que sa naissance n’est pas reconnue que sa mort ne doit pas l’être !

Ne me demandez pas pourquoi il n’a pas été déclaré. Demandez-moi pourquoi il a été tué. Je vous jure que ce n’était pas un clandestin sans papiers. C’est plutôt son grand-père qui en était un. Je veux dire, sur le sol des autres. Il était chinois, bien sûr, chinois de souche. Race pure. Il était en France. C’est-à-dire le Territoire hexagonal de l’ex-Union des provinces d’Europe avant son éclatement. (Dans ma jeunesse, cette terre au nord de la Méditerranée s’appelait encore la France. L’appellation de « Territoire hexagonal », dénuée de toute référence historique, a été adoptée des décennies plus tard afin de mieux représenter la nouvelle image multiculturelle de la nation et ménager les susceptibilités de certaines communautés.) C’était un grand peuple à l’époque, pays d’ingénieurs, patrie des poètes. Et non le synonyme de traiteurs sympas et pas chers.

Mais, Idiot, pourquoi n’a-t-il pas été déclaré ? !

Parce que l’ancienne société imposait sa politique : « Un couple, un enfant ». Pour avoir cet enfant, il fallait être en bonne santé, majeur, marié, et obtenir le quota auprès de l’« unité de travail de rattachement ». Sa Sa était idiote, mineure, célibataire, sans unité de travail à laquelle être rattachée. L’Idiot n’avait pas de raison d’être.

Depuis la Libéralisation, tout le monde peut avoir des enfants, à condition de payer des taxes en proportion du nombre. C’est le droit de douane qu’il faut acquitter pour débarquer quelqu’un en ce monde.

Pourtant je n’ai toujours pas fait régulariser, l’Idiot. Il aurait fallu calculer son âge, se souvenir de sa date de naissance - Mère est morte, il y a une personne de moins pour contester la date que j’avancerais, mais ça reste compliqué. D’ailleurs, il aurait fallu lui trouver un prénom. On n’est pas très forts en la matière dans la famille. Moi-même, je porte un prénom provisoire. Père me l’avait donné en attendant d’en trouver un autre plus impressionnant. Mais il n’a jamais eu le temps ni l’inspiration par la suite.

Quoi qu’il en soit, on n’avait pas eu l’idée, Mère et moi, de réfléchir à un prénom pour l’Idiot. On l’appelait l’Idiot. Il n’y avait pas d’ambiguïté dans la famille. Du moins, c’est ce qu’on pensait.

Au demeurant, Idiot pourrait aussi être un prénom. Pas plus idiot que celui des autres. Dans la génération d’Idiot, ils s’appellent tous John ou Mary. Maintenant ça fait ringard, les prénoms étrangers. On est fiers d’être chinois. Les immigrés se donnent tous un prénom chinois. On est tout de même un peu perdus. La fantaisie part dans tous les sens. J’en connais un qui a même immatriculé son enfant au registre d’état civil sous le prénom de 689, ou 986... ou peut-être 896... bref, c’est pas loin, ça ne sort pas de ces trois chiffres. L’Administration ne l’avait pas accepté dans un premier temps, disant qu’avec un tel prénom, il est difficile de savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Il a donc saisi le tribunal administratif pour atteinte au droit à la différence. Il a eu gain de cause.

Sur ma carte de visite, je suis directeur général du Laboratoire d’élevage biologique et président de l’Association de sauvetage d’une espèce menacée. J’encadrais l’Idiot. Maintenant, je suis l’unique effectif du laboratoire et de l’association.

Des conneries. En réalité, je suis éleveur de cafards. Je les vends à des pharmacies de médecine chinoise. C’est la dernière mode de manger des cafards pour tenter de soigner le cancer. Malheureusement, l’hypothèse a été avancée un peu trop tard : on a tellement tué de cafards qu’il n’en reste plus beaucoup.

J’élève les cafards dans des ruches. Généralement, j’en laisse quelques-uns au-dehors pour l’Idiot. Ils lui apprennent à ramper et à s’envoler.

Le père de l’Idiot, je ne sais pas qui c’est. Profession inconnue. Sa mère, je l’ai déjà dit, c’est Sa Sa, ma soeur cadette. Sans profession. Mon père à moi, il était professeur de français à l’université de C. Ma mère, concierge du département d’anglais. Elle était diplômée de l’université de Pékin en langue italienne. Mais l’université de C n’avait pas de département d’italien, elle était donc devenue concierge du département d’anglais.

Ma mère avait fait la connaissance de mon père sur le campus de l’université de Pékin, à la veille de la révolution culturelle, à l’occasion d’une séance de dénonciation. Il était le leader du comité révolutionnaire Luttons jusqu’au dernier souffle.

Ce jour-là, il émergeait de la foule qui le réclamait comme un soleil levant. Ma mère le regardait à travers des dizaines de milliers de bras agités. Il était jeune, éloquent, plein de fougue et d’audace. Il proclamait que les autorités académiques anti-révolutionnaires ici présentes avaient voulu empoisonner l’esprit innocent des jeunes révolutionnaires...

Des tempêtes d’applaudissements couvraient son discours. Les vieux alignés derrière lui inclinaient la tête.

...qu’il fallait qu’elles avouent leur crime réactionnaire...

Sa voix amplifiée par les haut-parleurs dominait la clameur fervente de la foule tel un rayon de soleil perçant la mer effervescente.

...que ces ordures méprisées de l’Humanité ne méritaient même pas que les jeunes révolutionnaires se salissent les mains pour elles...

Des dizaines de milliers de misérables tournaient vers lui leur visage enthousiaste. Les applaudissements assourdissants lui parvenaient comme le bruit des fers des chevaux retentissant sur le pavé. Il haletait d’émotion devant l’avènement impétueux d’une grande époque, une époque de sang, de feu, de lumières, une époque rêvée par Dumas, chantée par Hugo, une époque enivrant son coeur d’héroïsme et de poésie.

...Il proposait alors que ce rebut de l’Humanité se gifle lui-même, de ses propres mains...

Il voyait instantanément se lever vers lui des dizaines de milliers de brassards rouges, animés de cris et de pleurs fiévreux, tels les flots déchaînés d’un océan pourpre, bouillonnant, incendié par les rayons triomphants d’un soleil levant.

...Il disait qu’il voulait entendre la voix du peuple...

La foule lui répondait : « Luttons jusqu’au dernier souffle ! Luttons jusqu’au dernier souffle !... »

À la fin de la réunion, ma mère avait pu l’approcher. Elle lui proposa de débattre sur le thème de « l’avenir glorieux du prolétariat ».

Elle avait les joues roses, les yeux humides, resplendissants telles les pensées du président Mao.

Elle était magnifique comme l’avenir du prolétariat.

*   *   *

*

Pour les vieux, le thé était un prétexte. Il y en avait qui venaient dès le matin, et le même bol de thé leur permettait de tenir jusqu'au soir. Les plus organisés apportaient même un sac en plastique d'où ils sortaient à midi des petits pains, des légumes salés et d'autres petits délices. Cela fait rire la génération de ma mère. En vingt ans, la société a quand même fait du progrès. Aujourd'hui il y a mieux comme endroit. Ma mère, maintenant qu'elle est à la retraite, passe par exemple son temps dans les grands magasins, là où il y a la climatisation, des chaises et du monde. Elle a rencontré récemment une vieille encore plus débrouillarde : avec un coupon mensuel, celle-là passe ses journées dans des bus à air conditionné parce que là-dedans, il y a non seulement la climatisation, des chaises et du monde, mais encore du paysage déroulant à voir ! Hélas, les vieux du début des années 1980 étaient plus malheureux. Les grands magasins n'existaient pas, et les bus climatisés encore moins.

*   *   *

*

Il est minuit. J'éteins l'ordinateur, l'imprimante, le scanner, range mes classeurs, ferme à clé les tiroirs, les placards, le vestiaire, la porte, après avoir éteint les lumières. Il n'y a plus personne à l'étage, même pas un stagiaire. Je traverse les longs couloirs tortueux, à parois rapprochées et plafond haut, pour aller prendre l'ascenseur. La plupart des bureaux ont leur porte ouverte. Les portes-fenêtres reflètent dans le noir les lueurs des écrans de veille, sur lesquels défilent silencieusement des lignes de phrases ou des images étranges comme les poissons imperturbables des aquariums. Une imprimante infatigable réclame encore du papier en émettant des signaux tantôt rouges, tantôt jaunes, alternativement. Ce n'est pas à moi de lui porter secours. A cette heure-ci, je suis atteint de je-m'en-foutisme, comme dirait Jacqueline.

Jacqueline, notre secrétaire à Bertrand et moi, n'aime pas qu'on ne ferme pas la porte et surtout qu'on n'éteigne pas l'ordinateur et compagnie. Elle va vous parler de l'engagement de confidentialité, de l'amortissement des machines, de la consommation d'électricité, du problème environnemental provoqué par une consommation irresponsable d'électricité, des baleines échouées sur les plages à cause du problème environnemental, du lendemain de nos enfants si on leur laisse une planète sans baleines, des Japonais qui en rajoutent en massacrant les baleines pour leurs assiettes, et vous les Chinois qui mangez de votre côté les ailerons de requins en voie de disparition également... Elle pourrait polémiquer là-dessus pendant toute une journée, avec de grands sentiments aussi élevés que notre plafond haussmannien.

Ça faisait un moment que j'attendais l'ascenseur, en pensant à Jacqueline au front brillant, quand M. Coutansais a surgi dans l'escalier, sur la pointe des pieds, tenant à deux mains un gobelet de café, vers lequel convergeaient ses petits yeux qui ont toujours tendance à converger derrière ses petites lunettes. Il m'a fait peur, à se hisser comme ça, sans bruit, telle une sirène mystique apparue dans la spirale de la vague de moquette rouge.

Mon chef dépose le gobelet sur la dernière marche, vient me serrer la main, m'annonce que l'ascenseur est tombé en panne, et me souhaite bon week-end.

“Avez-vous appelé un taxi ? demande-t-il en se courbant pour reprendre le gobelet. ... C'est bien. N'oubliez pas de demander un justificatif. Et surtout notez le numéro d'immatriculation avant de monter. Prenez garde à vous. ... Rassurez-vous ! Je ne vais pas tarder. Bon week-end à vous !”

Je le vois s'éloigner religieusement dans le noir avec son gobelet. Il me fait de la peine, ce petit bonhomme tout gentil, le dos voûté vers un gobelet de café.

Il fait du vent au-dehors. Une bouteille à la main, un clochard assis en tailleur sur une bouche de métro est en train de réprimander un ennemi imaginaire. Le taxi n'est pas encore arrivé.

J'appelle mon copain. Comme d'habitude, il est encore debout. Il me dit qu'il vient de commencer une nouvelle toile. Il doit travailler ce week-end. Peut-être ne pourra-t-on pas se voir.

“Sinon ça va ? demande-t-il. Les cicatrices, elles ne te font plus mal ?

— Non. Ça cicatrise bien. T'inquiète pas.”

Je sens monter en moi un étrange soulagement.

Depuis mon opération, on ne s'est pas encore revus en tête-à-tête.