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Au début des années 2000, dans un lycée allemand de la dernière chance, le jeu pervers de deux élèves s'est terminé dans un bain de sang. L'avocate à laquelle on confie l'affaire est bouleversée, tant elle a du mal à juger cet acte. Elle entreprend alors d'écrire l'histoire des trois protagonistes, leur rencontre, les prémices du jeu, son déroulement jusqu'à l'irruption de la violence.

Ada (quatorze ans) et Alev (dix-huit ans) sont nés pendant la guerre du Golfe ; ils étaient enfants pendant la guerre des Balkans et au moment du 11 Septembre. Les images du conflit en Irak ainsi que celles de l'attaque terroriste de Madrid ont accompagné leur adolescence. Cantonnés dans leur monde de confort, leurs parents ignorent tout de ce qui se passe dans l'esprit de leurs enfants - terrain d'exploration de la romancière. Leur attirance pour les jeux de rôle, les drogues, une musique apocalyptique et des comportements maléfiques, d'où vient-elle ?

Ada, enfant autoproclamé du nihilisme, se désigne elle-même comme un "prototype" incarnant l'air du temps, une "fille sans qualités", sans identité, et qui ne cherche qu'à se comporter avec la plus grande efficacité possible.

Ce roman ambitieux et parfaitement maîtrisé sur la détresse d'une certaine jeunesse a immédiatement propulsé son auteur sur le devant de la scène littéraire allemande.

La fille sans qualité, de Julie Zeh
Editions Actes Sud (2007)


Ada est une jeune fille surdouée, solitaire et pétrie de nihilisme, « arrière-petite-fille de Nietzsche ». Sa froideur et son mutisme effraient les autres élèves, dont elle méprise la bêtise. Dotée d’une intelligence supérieure, elle a façonné son existence de parois vides, translucides ; la disparition des grands idéaux ont déjà marqué sa croissance et les sentiments lui sont inconnus. Elle vit et observe avec cynisme les autres se débattre dans leurs certitudes erronées. Enfermée dans une boîte, elle se définit comme sans qualités, sans identité. Enigmatique, elle enchaîne les tours de piste, en courant si rapidement que Smutek, le prof d’allemand féru d’athlétisme, se range à ses côtés lors de ses courses effrénées. Il confie son passé à une Ada, impassible qui avance sans se retourner.

On pense évidemment à Nabokov, à Musil, dont le titre en français fait référence à « L’homme sans qualités » mais ce roman aux tourments qui abreuvent les idéaux brisés des jeunes générations rompt avec le passé. Juli Zeh ne porte aucun jugement, elle élabore des personnages archétypaux modelés par leur époque. La mondialisation, le sentiment de terreur sur les sociétés occidentales, liées au terrorisme… l’ombre du 11 septembre et les attentats en Espagne planent sur l’histoire. L’inéluctable a fait chanceler leur enfance. La profusion a anéanti le désir de cette jeunesse déglinguée dont Ada ne ressent aucun prémice. « Le néant ne peut faire l’objet d’une opinion.

C’est l’absence de choses, un espace vide que le vouloir humain tente inlassablement de remplir. C’est l’origine et le terme, c’est l’arrière-plan de notre existence, vital et mortel. Les hommes le baptisent « quelque chose », s’y promènent et y édifient leurs constructions mentales comme ci c’était un terrain solide. Une illusion à laquelle je n’ai jamais pu succomber. L’errance délibérée au sein de notre époque n’a pas que des inconvénients. Du moment que nous avons perdu la foi, c’est le dernier rempart qui nous protège de la connaissance ultime. »

Témoin cynique, elle intervient ponctuellement pour renvoyer à ses camarades le miroir de leur bêtise. Mais un nouvel élément perturbe son pis-aller, Alev, fait irruption dans sa vie. Elle trouve enfin une intelligence à sa hauteur, avec laquelle elle va former un duo diabolique, mené par le désœuvrement. Manipulateur, l’élève plus âgé, doté d’un instinct du jeu (Spieltrieb, selon le titre allemand) utilise les gens selon des lois mathématiques, s’amusant à forcer leur destin, les acculant au seul choix qu’il leur octroie. Pièce d’un jeu d’échec, Smutek, profondément humaniste, devient le pion avec lequel, tous deux, ils repoussent les limites de la morale. Smutek, d’origine polonaise est le représentant de la génération précédente, emprisonné par erreur dans ses jeunes années, il est marié à une femme diaphane, une blanche-neige vaporeuse, que la jeune fille Ada sauvera du néant.

Le suicide du professeur d’histoire, Höfi, marque la fin d’une époque ; les limites deviennent floues et le désœuvrement conduit Smutek dans les bras d’Ada, devant l’appareil photographique d’Alev. Le chantage réunit les protagonistes. Smutek doit payer de sa personne et chaque semaine, le trio se retrouve dans la froideur de la salle de sports pour rejouer la même scène. « Smutek a trouvé en nous son véritable moi intérieur. Notre relation est plus pure que l‘amour, plus profonde que l’amitié et plus intime que le lien qui unit l’alpiniste à ses cordes. » Ce roman exigeant fait l’effet d’une bombe dans les parutions médiocres de ces derniers mois.

C’est un livre générationnel, qui dépeint habilement le nihilisme d’une jeunesse dont l’enfance a été abîmée. Le sexe est un jeu dans lequel bourreaux et victime deviennent les complices cherchant à atteindre la liberté. Le dénouement n’en sera que plus vital. « La Fille sans qualités » est un roman fataliste absolument magistral.


Critique pertinente d'Alexandra Morardet


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Princesses et marionnettes :
de la possibilité de forcer le respect en quelques mots

Ada était une jeune fille, pas très belle. Au moment où la lumière de ce récit se pose sur elle, elle était âgée de quatorze ans, blonde, de constitution robuste. Sa bouche était large, ses poignets solides. Sur son nez s’étendait un tapis troué de taches de rousseur qui, sous un éclairage adapté, était capable de vous faire avaler quelques bons petits mensonges de cueillettes de fleurs sauvages et de jeux d’enfants dans l’herbe haute. Ada paraissait plus âgée qu’elle ne l’était en réalité. Sa poitrine était déjà bien développée.

A l’été 2002, elle entra en classe de seconde au lycée Ernst-Bloch de Bonn après avoir dû quitter, pour une raison qui sera révélée bientôt dans le cadre d’un retour en arrière musical, son ancien établissement. Dans ce lycée, elle passa d’abord relativement inaperçue.

A partir de la cinquième, toutes les classes étaient remplies de jeunes filles d’une douceur soyeuse et veloutée dont la naissance s’était accompagnée d’une petite musique qui allait crescendo, comme la musique d’ouverture du système d’exploitation Windows. Princesses modèles réduits à la naissance, elles parvenaient dès les premières années du collège au stade de perfection de la jeune pouliche ; elles continuaient ensuite à grandir avec la même régularité jusqu’à devenir les femmes qu’elles allaient être un jour. Leur développement s’accomplissait dans la plus parfaite routine, sans le moindre accroc, comme si elles avaient eu bien souvent l’occasion de résoudre tous ces problèmes liés à l’adolescence. Ces professionnelles de la puberté différaient au premier coup d’œil des dilettantes : leurs cheveux descendaient jusqu’aux épaules en une coiffure soignée, comme chez les femmes adultes ; comme elles, elles portaient des pantalons taille basse, des ceintures larges et de petits chemisiers avec une même nonchalance bien tempérée ; leur peau bien lisse et leurs moues enfantines devenaient peau et bouche de jeune fille sans que points noirs, sueurs brutales ou caprices de l’adolescence viennent jamais altérer leur harmonieuse apparence. L’aura de raffinement prétentieux qui les nimbait résistait à la fois aux averses occasionnelles et à l’humidité des chaleurs estivales. Tout mettait les princesses en valeur, cheveux mouillés ou nez rouge, et même la poussière qui à chaque saut dans le vieux bac à sable pendant les cours de sport se déposait sur les corps.

Habituées à tout recevoir pour rien, ces jeunes biches n’avaient aucune ambition. Des condisciples masculins leur faisaient la cour, même ceux qui auraient mieux fait de trouver une petite amie moins dépourvue de vie intérieure. Certaines pratiquaient un sport facile ou lisaient des livres faciles. En classe, elles obtenaient des notes moyennes : quand on leur demandait quelle était leur matière favorite, elles répondaient l’allemand ou encore les arts plastiques et la biologie mais sans pouvoir expliquer pourquoi. Les années de lycée constituaient le zénith de leur vie. Elles étaient à l’apogée de leur rayonnement, au faîte de leur gloire et baignaient au quotidien dans une sorte de bien-être insipide, autant dire de bonheur. Après le bac, leur vie redescendrait en pente douce. Fort heureusement, elles se moquaient totalement du cycle d’évolution de leur histoire personnelle. Peut-être par pressentiment. Et c’est aussi de là peut-être que venait cette vague mélancolie qui conférait à leurs mouvements une certaine indolence, à cette indolence un côté tragique et à ce tragique une grâce toute particulière.

Cette description récapitule les caractéristiques dont Ada était dépourvue. Elle était tout le contraire d’une princesse, si tant est que les princesses aient un contraire. Depuis l’époque où Ada, alors âgée de douze ans, avait découvert toute seule que la quête du sens n’était qu’un sous-produit de la capacité de penser, elle passait pour une surdouée à l’éducation difficile. Le jour où, dans sa nouvelle classe, l’enseignant lui demanda de se présenter aux autres, elle se contenta de décliner son prénom, c’est tout. Il la pria alors de bien vouloir ajouter quelques mots personnels, d’exprimer quelque chose en quoi elle croyait, et fut décontenancé par son rire.

Elle finit par dire qu’elle considérait ce changement d’école comme une chance pour elle et qu’elle s’était réjouie à l’idée de venir au lycée Ernst-Bloch. A l’époque, ses parents ne lui avaient pas permis de fréquenter cet établissement privé très cher.

  Elle prononçait volontairement “à l’époque” comme s’il s’agissait d’une période très, très lointaine.

  Une princesse à petites bouclettes lui demanda alors :

  — Qu’y a-t-il de spécial à Ernst-Bloch ?

  — Il me semblait que c’était l’endroit idéal pour des gens vraiment intelligents, vraiment foutus, vraiment catégoriques.

Une partie de la classe acquiesça en hurlant, l’autre resta bouche bée. Les princesses se penchèrent légèrement en arrière, de leurs deux mains elles ramenèrent leurs longs cheveux d’un geste ample pour les rejeter derrière le dossier de leurs chaises. Et c’était vrai : Ada s’était réjouie à l’idée de venir à Ernst-Bloch. Cette école, qui faisait partie du privé, accordait même à ces créatures perdues, qui s’obstinaient à ne pas vouloir participer à cette tranquille petite excursion baptisée “enfance heureuse”, une ultime chance de décrocher leur bac. A condition bien sûr que les parents en aient les moyens.

“Il me semblait que.” Pour le reste de l’année 2002, Ada ne prit plus guère la parole. Elle ne participait jamais aux cours. Quand on l’interrogeait, ses phrases ne commençaient jamais par des formules du genre “à mon avis” ou bien “je crois que”. C’était plutôt : “Quelle connerie” ou bien “il n’y a qu’une seule façon de lire ce passage” ou encore “c’est sans intérêt de savoir qui savait quoi et ce qu’il savait exactement”.

Elle parlait sur le même ton, même pour s’adresser à Höfi. Höfi s’était fait une réputation de buveur de sang qui flaire la bêtise à cent mètres à la ronde, même par vent contraire, et qui la traque sans pitié. Par misanthropie, il avait renoncé à une carrière administrative, lui préférant une carrière dans l’enseignement. Son degré de sympathie était proportionnel au quotient intellectuel de son vis-à-vis. Comme tous les fragments rocheux qui dérivent en orbite libre à travers l’univers, il était pourvu, lui aussi, d’un noyau chaud et liquide mais qu’il savait protéger avec tous les moyens mis à sa disposition par la raison. Höfi soutenait une idée au demeurant empirique : même la crème fraîche finit par prendre pourvu qu’on la batte le temps nécessaire. Les princesses le détestaient. Chaque fois qu’il les regardait, une grimace ironique déformait sa lèvre inférieure.

Depuis le début de cette nouvelle année scolaire, son regard nonchalant qui passait aux rayons X la classe de troisième B avait découvert à chacun de ses cours d’histoire une tête nouvelle déposée dans ce nid agité de petits oiseaux chamarrés par quelque coucou farceur. Un jour de septembre, alors que tombait une pluie fine, Höfi vint planter son physique de Quasimodo devant Ada qui était assise tout à l’extrémité d’un angle droit formé par des tables disposées en U ; il attrapa un stylo à encre qu’il pointa vers elle à la manière d’un couteau, en visant le bout du nez.

Il lui signala ensuite qu’il appréciait certes les avis tranchés mais qu’il existait en toute chose au moins deux perspectives possibles dont aucune ne pouvait prétendre à la vérité absolue. Il ajouta qu’elle pouvait maintenant se servir de ce stylo pour se graver ça dans sa petite tête et qu’elle ne devait plus la ramener avant d’avoir bien enregistré tout ça. Fin du message.

Ada lui prit le stylo des mains et le reposa exactement à l’endroit où il était auparavant, entre le livre et le cahier. Ce faisant, elle regardait fixement Höfi, pas droit dans les yeux mais en fixant un endroit précis de son front qui, après perforation par une balle de revolver, promettait une mort immédiate et certaine.

  — Vous êtes marié ?

  — Oui, bien sûr, lui répondit Höfi tandis qu’un silence absolu se faisait dans la salle.

  — Vous aimez votre épouse ?

  — Evidemment. Et profondément encore.

  — Avez-vous jamais songé que vous auriez tout aussi bien pu haïr cette femme ?

  — Non.

Ada baissa les yeux qui passèrent du front de Höfi jusqu’aux bouts de ses propres doigts cicatrisés. Pendant les cours, elle tuait le temps en séparant de la chair la peau entourant ses ongles et en l’arrachant par bandes étroites jusqu’au milieu des doigts.

  — Si c’est le cas, dit-elle à voix basse, alors arrêtez vos conneries avec vos deux perspectives possibles pour toute chose.

Höfi ouvrit la bouche, puis la referma. Il acquiesça de la tête comme s’il venait d’obtenir une information relativement secondaire, mais indispensable et qu’il attendait depuis bien longtemps ; puis il poursuivit son cours. Vingt-quatre heures plus tard, la totalité des sept cent quarante-deux élèves du lycée Ernst-Bloch savait que l’un d’entre eux avait eu le dernier mot avec Höfi. On raconta que pour la première fois de sa longue carrière de professeur d’histoire tyrannique Höfi avait flairé un adversaire à sa taille.

Ada savait lire et écrire depuis l’âge de quatre ans ; elle avait appris toute seule à l’aide d’un poster de lettres et d’images. A l’âge de cinq ans, les doigts de sa main droite atteignaient sans problème son oreille gauche quand Ada passait le bras droit par-dessus la tête. Pour cette raison elle fut mise à l’école avant l’heure, remplissant pour toujours la fonction de la plus jeune. Au cours élémentaire, un garçon avait exprimé l’avis qu’une miniature comme Ada ne pouvait être chef de bande ce qui lui avait valu une légère contusion rénale à la suite d’un coup de botte. Ada était montée sur son sac en cuir pour arriver à lui porter un coup au niveau du dos. Elle passa tous les matins des semaines qui suivirent dans une pièce vitrée jouxtant la salle de classe où elle résolvait en quelques minutes les devoirs donnés à chaque cours pour dessiner ensuite, avec des couleurs aussi pâles que nombreuses, des poissons des mers profondes, nageant dans l’eau noire, à plusieurs milliers de mètres en dessous de la surface.

Ernst-Bloch offrait à tant de redoublants des cours et une ultime chance qu’Ada aurait dû se rendre chez les moyens pour pouvoir discuter avec des enfants de son âge. Mais comme même les élèves des classes supérieures lui semblaient puérils, elle n’en éprouvait nul besoin. Si c’était pour ne pas trouver d’amis, elle pouvait tout aussi bien rester dans sa propre classe.

Elle passait les récréations dans la cour des fumeurs où elle restait debout, à rouler des cigarettes d’une qualité artisanale parfaite. Elle se tenait tout près d’un groupe bien précis d’élèves originaires de différentes classes, toujours le même, s’écartait chaque fois d’un demi-pas du cercle qu’ils formaient, prenait grand soin d’échapper aux regards du personnel de surveillance en s’abritant derrière une rangée de doudounes bien rembourrées, et écoutait les conversations. Chaque fois qu’elle tirait sur sa cigarette, elle lorgnait en baissant les paupières la braise qui dévorait le papier. La plupart du temps, elle portait avec son jean délavé, dont les franges par-delà les chevilles traînaient sur le trottoir, une veste du même tissu mais d’une nuance plus sombre ce qui confinait à la faute de goût. Sa tête et ses seins, un peu trop formés pour un corps robuste mais pas très grand, sans oublier le fait qu’elle ne parlait que rarement, lui avaient valu le sobriquet de Marionnette. Peu de gens connaissaient son vrai nom mais tous savaient qu’elle avait réussi à remettre Höfi à sa place en quelques mots. On la laissait tranquille. Il lui arrivait de se mêler un peu brutalement à la conversation. Quelle importance qu’Amélie ait voulu ça ou autre chose. Si vraiment quelqu’un avait besoin de la remise à vélos pour organiser une fête, il pourrait l’avoir sans problème. Evidemment que Schröder va être réélu.

Celle-là, elle se fout de tout. Il n’y avait pas plus bref pour définir la personnalité de la nouvelle. La formule n’était pas exempte d’estime mais exprimait peu de sympathie. On n’était pas au clair avec elle. Les princesses de tous les niveaux scolaires se tenaient à bonne distance et manœuvraient dans la cour jusqu’à ce qu’elles finissent par ne plus l’avoir dans leur dos. Tout comme dans son ancien établissement, Ada se retrouva entourée d’un tas de gens qui ne l’intéressaient pas le moins du monde et elle sentait parfaitement que rien n’avait changé. C’était idiot d’avoir espéré autre chose.