DEBRIDEE

Alcôve mêlant pêle-mêle mes goûts en matière de littérature, d'érotisme, ma vie actuelle en Chine, les artistes peintres chinois contemporains qui me touche, et j'en passes...

09 juillet 2007

Emilie ou l'art de la chute


Cette fille-là, je l'ai découverte il y peut-être un an. Elle m'a fait rire, très souvent, réfléchir parfois, émue toujours. Elle commence un truc, et puis au moment même où tu deviens accroc, paf ! elle disparait. Mais elle est accroc elle aussi, çà nous sauve. Donc elle recommence, un peu autre chose et pourtant toujours en gardant le même ton, son ton bien à elle, ailleurs. On a pas besoin de petits cailloux, on la retrouve, on la reconnait, elle ne s'oublie pas si facilement.

Emilie ou l'art de la chute...mais c'est bien plus que çà.

reflexion

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05 juillet 2007

Ah, c'était bon çà


J'avais oublié, égoïstement...j'ai lu il y a quelques jours,  ce papier d'Andy Vérol, et je n'ai même pas pensé à le partager...rhôôô...


"Etre anti-télé, ça fait tellement gauche pleine de fric et de principes putain...

Des légumes. Les âmes légumes de ces cadres moyens du tertiaire/métiers du social/éducation/profession libérale qui balancent TF1 aux oubliettes de l'excellence. L'information, c'est mieux dans Libé/le/monde, les divertissements, c'est mieux dans les musées/ParcAstérix/la France/en/miniature plutôt que Disney, l'zoo d'la Palmyre et l'sons et lumières du Puy-du-Fou... La télé, c'est d'la merde pour les beaufs (sauf Arte... Pfou pfou pfou). Je vais oùlà? Qu'est-ce que je peux dire? Ils te disent que Dantec est un bushiste nazi, Houellebecq un stalinien raciste, Beigbeder un populos populeux peineux... Ils te disent d'y aller à vélo au boulot (Cergy-Paris XIIIème à vélo, c'est l'Tour d'France tout l'année...). Ils t'expliquent que l'écologie c'est l'idéal, qu'il va falloir modifier notre façon de vivre... Ils te disent que c'est cool d'être de gauche parce que c'est bien de payer des impôts... Ils te disent qu'ils détestent tout ce qui est radical, qu'ils croient un peu en Dieu et trouvent ça pas bien d'avoir dit "Kärscher"... Ils mettent des fringues onéreuses mais stylées faites par des couturiers forcément riches, mais de gauche... Ils veulent que l'on cesse d'oppresser les opprimés, mais détestent les gens qui votent FN. Ils habitent souvent les centres villes, là où on concentre le plus de flics et de fric... Ils ne vont jamais dans les cités mais "comprennent la colère de ces jeunes qui sont dans des voies de garage." Ils assurent leurs logements, s'étranglent à apprécier quelques tags furieux sur la porte d'entrée de leur immeuble. Ils ne t'invitent jamais à leurs soirées, ils te disent que tu écris des trucs médiocres, grtuitement violents et sans intérêt. Ils aiment leurs enfants et regardent "Super Nanni" en cachette... (mais c'est pour rire et se révolter de ce qu'ose faire la télé avec les petites gens sans cervelles.). Ils s'installent dans des quartiers populaires avec interphones, portes blindées et boutiques branchouilles juste en bas. Ils se sentent simples, conscients de leurs privilèges matériels... Ils ne supportent pas les délocs, les OGM, le nucléaire ni le Coca génétiquement modifié. Ils baisent et parlent de baise. Ils sont indépendants et veulent que leurs enfants fassent le métier qu'ils voudront (Etre cuisinier, c'est tellement attractif). Ils se logent dans des gîtes en vacances, apprécient le vin et les nouveaux alcools. Ils lisent beaucoup, parlent énormément et disent qu'ils sont prêts à faire des manifs...

Je sais pas ce qui m'a pris... Désolé. J'ai honte de taper sur ces évidences... La honte, mais la honte! J'assume, je suis l'homme de la rupture et l'homme de l'ouverture... Ce que je dis, je le fais. Ce que je fais, je l'ai dit... C'est ma nouvelle façon de vivre... "

Andy Verol

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02 juillet 2007

La fille sans qualité


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Au début des années 2000, dans un lycée allemand de la dernière chance, le jeu pervers de deux élèves s'est terminé dans un bain de sang. L'avocate à laquelle on confie l'affaire est bouleversée, tant elle a du mal à juger cet acte. Elle entreprend alors d'écrire l'histoire des trois protagonistes, leur rencontre, les prémices du jeu, son déroulement jusqu'à l'irruption de la violence.

Ada (quatorze ans) et Alev (dix-huit ans) sont nés pendant la guerre du Golfe ; ils étaient enfants pendant la guerre des Balkans et au moment du 11 Septembre. Les images du conflit en Irak ainsi que celles de l'attaque terroriste de Madrid ont accompagné leur adolescence. Cantonnés dans leur monde de confort, leurs parents ignorent tout de ce qui se passe dans l'esprit de leurs enfants - terrain d'exploration de la romancière. Leur attirance pour les jeux de rôle, les drogues, une musique apocalyptique et des comportements maléfiques, d'où vient-elle ?

Ada, enfant autoproclamé du nihilisme, se désigne elle-même comme un "prototype" incarnant l'air du temps, une "fille sans qualités", sans identité, et qui ne cherche qu'à se comporter avec la plus grande efficacité possible.

Ce roman ambitieux et parfaitement maîtrisé sur la détresse d'une certaine jeunesse a immédiatement propulsé son auteur sur le devant de la scène littéraire allemande.

La fille sans qualité, de Julie Zeh
Editions Actes Sud (2007)


Ada est une jeune fille surdouée, solitaire et pétrie de nihilisme, « arrière-petite-fille de Nietzsche ». Sa froideur et son mutisme effraient les autres élèves, dont elle méprise la bêtise. Dotée d’une intelligence supérieure, elle a façonné son existence de parois vides, translucides ; la disparition des grands idéaux ont déjà marqué sa croissance et les sentiments lui sont inconnus. Elle vit et observe avec cynisme les autres se débattre dans leurs certitudes erronées. Enfermée dans une boîte, elle se définit comme sans qualités, sans identité. Enigmatique, elle enchaîne les tours de piste, en courant si rapidement que Smutek, le prof d’allemand féru d’athlétisme, se range à ses côtés lors de ses courses effrénées. Il confie son passé à une Ada, impassible qui avance sans se retourner.

On pense évidemment à Nabokov, à Musil, dont le titre en français fait référence à « L’homme sans qualités » mais ce roman aux tourments qui abreuvent les idéaux brisés des jeunes générations rompt avec le passé. Juli Zeh ne porte aucun jugement, elle élabore des personnages archétypaux modelés par leur époque. La mondialisation, le sentiment de terreur sur les sociétés occidentales, liées au terrorisme… l’ombre du 11 septembre et les attentats en Espagne planent sur l’histoire. L’inéluctable a fait chanceler leur enfance. La profusion a anéanti le désir de cette jeunesse déglinguée dont Ada ne ressent aucun prémice. « Le néant ne peut faire l’objet d’une opinion.

C’est l’absence de choses, un espace vide que le vouloir humain tente inlassablement de remplir. C’est l’origine et le terme, c’est l’arrière-plan de notre existence, vital et mortel. Les hommes le baptisent « quelque chose », s’y promènent et y édifient leurs constructions mentales comme ci c’était un terrain solide. Une illusion à laquelle je n’ai jamais pu succomber. L’errance délibérée au sein de notre époque n’a pas que des inconvénients. Du moment que nous avons perdu la foi, c’est le dernier rempart qui nous protège de la connaissance ultime. »

Témoin cynique, elle intervient ponctuellement pour renvoyer à ses camarades le miroir de leur bêtise. Mais un nouvel élément perturbe son pis-aller, Alev, fait irruption dans sa vie. Elle trouve enfin une intelligence à sa hauteur, avec laquelle elle va former un duo diabolique, mené par le désœuvrement. Manipulateur, l’élève plus âgé, doté d’un instinct du jeu (Spieltrieb, selon le titre allemand) utilise les gens selon des lois mathématiques, s’amusant à forcer leur destin, les acculant au seul choix qu’il leur octroie. Pièce d’un jeu d’échec, Smutek, profondément humaniste, devient le pion avec lequel, tous deux, ils repoussent les limites de la morale. Smutek, d’origine polonaise est le représentant de la génération précédente, emprisonné par erreur dans ses jeunes années, il est marié à une femme diaphane, une blanche-neige vaporeuse, que la jeune fille Ada sauvera du néant.

Le suicide du professeur d’histoire, Höfi, marque la fin d’une époque ; les limites deviennent floues et le désœuvrement conduit Smutek dans les bras d’Ada, devant l’appareil photographique d’Alev. Le chantage réunit les protagonistes. Smutek doit payer de sa personne et chaque semaine, le trio se retrouve dans la froideur de la salle de sports pour rejouer la même scène. « Smutek a trouvé en nous son véritable moi intérieur. Notre relation est plus pure que l‘amour, plus profonde que l’amitié et plus intime que le lien qui unit l’alpiniste à ses cordes. » Ce roman exigeant fait l’effet d’une bombe dans les parutions médiocres de ces derniers mois.

C’est un livre générationnel, qui dépeint habilement le nihilisme d’une jeunesse dont l’enfance a été abîmée. Le sexe est un jeu dans lequel bourreaux et victime deviennent les complices cherchant à atteindre la liberté. Le dénouement n’en sera que plus vital. « La Fille sans qualités » est un roman fataliste absolument magistral.


Critique pertinente d'Alexandra Morardet


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Princesses et marionnettes :
de la possibilité de forcer le respect en quelques mots

Ada était une jeune fille, pas très belle. Au moment où la lumière de ce récit se pose sur elle, elle était âgée de quatorze ans, blonde, de constitution robuste. Sa bouche était large, ses poignets solides. Sur son nez s’étendait un tapis troué de taches de rousseur qui, sous un éclairage adapté, était capable de vous faire avaler quelques bons petits mensonges de cueillettes de fleurs sauvages et de jeux d’enfants dans l’herbe haute. Ada paraissait plus âgée qu’elle ne l’était en réalité. Sa poitrine était déjà bien développée.

A l’été 2002, elle entra en classe de seconde au lycée Ernst-Bloch de Bonn après avoir dû quitter, pour une raison qui sera révélée bientôt dans le cadre d’un retour en arrière musical, son ancien établissement. Dans ce lycée, elle passa d’abord relativement inaperçue.

A partir de la cinquième, toutes les classes étaient remplies de jeunes filles d’une douceur soyeuse et veloutée dont la naissance s’était accompagnée d’une petite musique qui allait crescendo, comme la musique d’ouverture du système d’exploitation Windows. Princesses modèles réduits à la naissance, elles parvenaient dès les premières années du collège au stade de perfection de la jeune pouliche ; elles continuaient ensuite à grandir avec la même régularité jusqu’à devenir les femmes qu’elles allaient être un jour. Leur développement s’accomplissait dans la plus parfaite routine, sans le moindre accroc, comme si elles avaient eu bien souvent l’occasion de résoudre tous ces problèmes liés à l’adolescence. Ces professionnelles de la puberté différaient au premier coup d’œil des dilettantes : leurs cheveux descendaient jusqu’aux épaules en une coiffure soignée, comme chez les femmes adultes ; comme elles, elles portaient des pantalons taille basse, des ceintures larges et de petits chemisiers avec une même nonchalance bien tempérée ; leur peau bien lisse et leurs moues enfantines devenaient peau et bouche de jeune fille sans que points noirs, sueurs brutales ou caprices de l’adolescence viennent jamais altérer leur harmonieuse apparence. L’aura de raffinement prétentieux qui les nimbait résistait à la fois aux averses occasionnelles et à l’humidité des chaleurs estivales. Tout mettait les princesses en valeur, cheveux mouillés ou nez rouge, et même la poussière qui à chaque saut dans le vieux bac à sable pendant les cours de sport se déposait sur les corps.

Habituées à tout recevoir pour rien, ces jeunes biches n’avaient aucune ambition. Des condisciples masculins leur faisaient la cour, même ceux qui auraient mieux fait de trouver une petite amie moins dépourvue de vie intérieure. Certaines pratiquaient un sport facile ou lisaient des livres faciles. En classe, elles obtenaient des notes moyennes : quand on leur demandait quelle était leur matière favorite, elles répondaient l’allemand ou encore les arts plastiques et la biologie mais sans pouvoir expliquer pourquoi. Les années de lycée constituaient le zénith de leur vie. Elles étaient à l’apogée de leur rayonnement, au faîte de leur gloire et baignaient au quotidien dans une sorte de bien-être insipide, autant dire de bonheur. Après le bac, leur vie redescendrait en pente douce. Fort heureusement, elles se moquaient totalement du cycle d’évolution de leur histoire personnelle. Peut-être par pressentiment. Et c’est aussi de là peut-être que venait cette vague mélancolie qui conférait à leurs mouvements une certaine indolence, à cette indolence un côté tragique et à ce tragique une grâce toute particulière.

Cette description récapitule les caractéristiques dont Ada était dépourvue. Elle était tout le contraire d’une princesse, si tant est que les princesses aient un contraire. Depuis l’époque où Ada, alors âgée de douze ans, avait découvert toute seule que la quête du sens n’était qu’un sous-produit de la capacité de penser, elle passait pour une surdouée à l’éducation difficile. Le jour où, dans sa nouvelle classe, l’enseignant lui demanda de se présenter aux autres, elle se contenta de décliner son prénom, c’est tout. Il la pria alors de bien vouloir ajouter quelques mots personnels, d’exprimer quelque chose en quoi elle croyait, et fut décontenancé par son rire.

Elle finit par dire qu’elle considérait ce changement d’école comme une chance pour elle et qu’elle s’était réjouie à l’idée de venir au lycée Ernst-Bloch. A l’époque, ses parents ne lui avaient pas permis de fréquenter cet établissement privé très cher.

  Elle prononçait volontairement “à l’époque” comme s’il s’agissait d’une période très, très lointaine.

  Une princesse à petites bouclettes lui demanda alors :

  — Qu’y a-t-il de spécial à Ernst-Bloch ?

  — Il me semblait que c’était l’endroit idéal pour des gens vraiment intelligents, vraiment foutus, vraiment catégoriques.

Une partie de la classe acquiesça en hurlant, l’autre resta bouche bée. Les princesses se penchèrent légèrement en arrière, de leurs deux mains elles ramenèrent leurs longs cheveux d’un geste ample pour les rejeter derrière le dossier de leurs chaises. Et c’était vrai : Ada s’était réjouie à l’idée de venir à Ernst-Bloch. Cette école, qui faisait partie du privé, accordait même à ces créatures perdues, qui s’obstinaient à ne pas vouloir participer à cette tranquille petite excursion baptisée “enfance heureuse”, une ultime chance de décrocher leur bac. A condition bien sûr que les parents en aient les moyens.

“Il me semblait que.” Pour le reste de l’année 2002, Ada ne prit plus guère la parole. Elle ne participait jamais aux cours. Quand on l’interrogeait, ses phrases ne commençaient jamais par des formules du genre “à mon avis” ou bien “je crois que”. C’était plutôt : “Quelle connerie” ou bien “il n’y a qu’une seule façon de lire ce passage” ou encore “c’est sans intérêt de savoir qui savait quoi et ce qu’il savait exactement”.

Elle parlait sur le même ton, même pour s’adresser à Höfi. Höfi s’était fait une réputation de buveur de sang qui flaire la bêtise à cent mètres à la ronde, même par vent contraire, et qui la traque sans pitié. Par misanthropie, il avait renoncé à une carrière administrative, lui préférant une carrière dans l’enseignement. Son degré de sympathie était proportionnel au quotient intellectuel de son vis-à-vis. Comme tous les fragments rocheux qui dérivent en orbite libre à travers l’univers, il était pourvu, lui aussi, d’un noyau chaud et liquide mais qu’il savait protéger avec tous les moyens mis à sa disposition par la raison. Höfi soutenait une idée au demeurant empirique : même la crème fraîche finit par prendre pourvu qu’on la batte le temps nécessaire. Les princesses le détestaient. Chaque fois qu’il les regardait, une grimace ironique déformait sa lèvre inférieure.

Depuis le début de cette nouvelle année scolaire, son regard nonchalant qui passait aux rayons X la classe de troisième B avait découvert à chacun de ses cours d’histoire une tête nouvelle déposée dans ce nid agité de petits oiseaux chamarrés par quelque coucou farceur. Un jour de septembre, alors que tombait une pluie fine, Höfi vint planter son physique de Quasimodo devant Ada qui était assise tout à l’extrémité d’un angle droit formé par des tables disposées en U ; il attrapa un stylo à encre qu’il pointa vers elle à la manière d’un couteau, en visant le bout du nez.

Il lui signala ensuite qu’il appréciait certes les avis tranchés mais qu’il existait en toute chose au moins deux perspectives possibles dont aucune ne pouvait prétendre à la vérité absolue. Il ajouta qu’elle pouvait maintenant se servir de ce stylo pour se graver ça dans sa petite tête et qu’elle ne devait plus la ramener avant d’avoir bien enregistré tout ça. Fin du message.

Ada lui prit le stylo des mains et le reposa exactement à l’endroit où il était auparavant, entre le livre et le cahier. Ce faisant, elle regardait fixement Höfi, pas droit dans les yeux mais en fixant un endroit précis de son front qui, après perforation par une balle de revolver, promettait une mort immédiate et certaine.

  — Vous êtes marié ?

  — Oui, bien sûr, lui répondit Höfi tandis qu’un silence absolu se faisait dans la salle.

  — Vous aimez votre épouse ?

  — Evidemment. Et profondément encore.

  — Avez-vous jamais songé que vous auriez tout aussi bien pu haïr cette femme ?

  — Non.

Ada baissa les yeux qui passèrent du front de Höfi jusqu’aux bouts de ses propres doigts cicatrisés. Pendant les cours, elle tuait le temps en séparant de la chair la peau entourant ses ongles et en l’arrachant par bandes étroites jusqu’au milieu des doigts.

  — Si c’est le cas, dit-elle à voix basse, alors arrêtez vos conneries avec vos deux perspectives possibles pour toute chose.

Höfi ouvrit la bouche, puis la referma. Il acquiesça de la tête comme s’il venait d’obtenir une information relativement secondaire, mais indispensable et qu’il attendait depuis bien longtemps ; puis il poursuivit son cours. Vingt-quatre heures plus tard, la totalité des sept cent quarante-deux élèves du lycée Ernst-Bloch savait que l’un d’entre eux avait eu le dernier mot avec Höfi. On raconta que pour la première fois de sa longue carrière de professeur d’histoire tyrannique Höfi avait flairé un adversaire à sa taille.

Ada savait lire et écrire depuis l’âge de quatre ans ; elle avait appris toute seule à l’aide d’un poster de lettres et d’images. A l’âge de cinq ans, les doigts de sa main droite atteignaient sans problème son oreille gauche quand Ada passait le bras droit par-dessus la tête. Pour cette raison elle fut mise à l’école avant l’heure, remplissant pour toujours la fonction de la plus jeune. Au cours élémentaire, un garçon avait exprimé l’avis qu’une miniature comme Ada ne pouvait être chef de bande ce qui lui avait valu une légère contusion rénale à la suite d’un coup de botte. Ada était montée sur son sac en cuir pour arriver à lui porter un coup au niveau du dos. Elle passa tous les matins des semaines qui suivirent dans une pièce vitrée jouxtant la salle de classe où elle résolvait en quelques minutes les devoirs donnés à chaque cours pour dessiner ensuite, avec des couleurs aussi pâles que nombreuses, des poissons des mers profondes, nageant dans l’eau noire, à plusieurs milliers de mètres en dessous de la surface.

Ernst-Bloch offrait à tant de redoublants des cours et une ultime chance qu’Ada aurait dû se rendre chez les moyens pour pouvoir discuter avec des enfants de son âge. Mais comme même les élèves des classes supérieures lui semblaient puérils, elle n’en éprouvait nul besoin. Si c’était pour ne pas trouver d’amis, elle pouvait tout aussi bien rester dans sa propre classe.

Elle passait les récréations dans la cour des fumeurs où elle restait debout, à rouler des cigarettes d’une qualité artisanale parfaite. Elle se tenait tout près d’un groupe bien précis d’élèves originaires de différentes classes, toujours le même, s’écartait chaque fois d’un demi-pas du cercle qu’ils formaient, prenait grand soin d’échapper aux regards du personnel de surveillance en s’abritant derrière une rangée de doudounes bien rembourrées, et écoutait les conversations. Chaque fois qu’elle tirait sur sa cigarette, elle lorgnait en baissant les paupières la braise qui dévorait le papier. La plupart du temps, elle portait avec son jean délavé, dont les franges par-delà les chevilles traînaient sur le trottoir, une veste du même tissu mais d’une nuance plus sombre ce qui confinait à la faute de goût. Sa tête et ses seins, un peu trop formés pour un corps robuste mais pas très grand, sans oublier le fait qu’elle ne parlait que rarement, lui avaient valu le sobriquet de Marionnette. Peu de gens connaissaient son vrai nom mais tous savaient qu’elle avait réussi à remettre Höfi à sa place en quelques mots. On la laissait tranquille. Il lui arrivait de se mêler un peu brutalement à la conversation. Quelle importance qu’Amélie ait voulu ça ou autre chose. Si vraiment quelqu’un avait besoin de la remise à vélos pour organiser une fête, il pourrait l’avoir sans problème. Evidemment que Schröder va être réélu.

Celle-là, elle se fout de tout. Il n’y avait pas plus bref pour définir la personnalité de la nouvelle. La formule n’était pas exempte d’estime mais exprimait peu de sympathie. On n’était pas au clair avec elle. Les princesses de tous les niveaux scolaires se tenaient à bonne distance et manœuvraient dans la cour jusqu’à ce qu’elles finissent par ne plus l’avoir dans leur dos. Tout comme dans son ancien établissement, Ada se retrouva entourée d’un tas de gens qui ne l’intéressaient pas le moins du monde et elle sentait parfaitement que rien n’avait changé. C’était idiot d’avoir espéré autre chose.


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15 juin 2007

Oublier Chengdu

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Chen Zhong - vingt-huit ans, directeur commercial, joueur de mah-jong, amoureux de sa femme et dragueur invétéré - a l'insouciance élégante et un goût du plaisir quasi pathologique. Il passe ses soirées avec ses deux complices d'université, Li Liang, boursicoteur avisé, et Wang Lin, commissaire corrompu. Et ses journées à comploter pour obtenir la direction générale de son entreprise. Chen Zhong, un salaud magnifique ? Pas seulement. Oublier Chengdu est le récit d'un naufrage humain, décrit avec un brio étourdissant. Murong Xuecun appartient à une jeune génération d'écrivains qui dénoncent la société, rongée par le pouvoir de l'argent, dans laquelle ils ont grandi et qui leur laisse peu d'espoir. Diffusé partiellement sur le net en 2003, Oublier Chengdu a suscité des débats passionnés qui ont entraîné sa publication en version intégrale et son adaptation théâtrale par le Centre d'art dramatique de Shanghai.

Oublier Chengdu, de Murong Xuecun
Editions de l'Olivier 2006

Murong Xuecun fait partie des chefs de file d'une nouvelle littérature chinoise dont on peut résumer ainsi les deux caractéristiques majeures : ses thématiques sont résolument urbaines, contemporaines et sociales, et ses auteurs ont une façon bien spécifique d'accéder à la notoriété, celle du web, la plus simple et efficace sans doute dans un pays qui pratique encore la censure. La cyber-littérature en Chine a de l'avenir. On se souvient de Mu Zimei, qui fit scandale en racontant sa vie sexuelle sur son blog, avant de voir ses oeuvres éditées et auréolées d'une réputation sulfureuse, suffisante pour doper les ventes à l'étranger. Des histoires personnelles ou journaux intimes qui alimentaient les sites il y a quelques années, on est passé aujourd'hui à un portrait réel et cru de ce que devient la société chinoise. Le Net offre une nouvelle façon d'écrire, permettant la rencontre avec un public plus large et une accession à la notoriété qui passe par de nouveaux canaux. Les premiers auteurs à avoir exploré cette voie l'ont fait dès la fin des années 1990 ; aujourd'hui, la relève arrive, et parmi elle Murong Xuecun. Oublier Chengdu, publié en 2002 sur l'un des sites littéraires les plus importants du pays, a immédiatement connu un succès impressionnant et engendré nombre de discussions sur le nihilisme des grandes villes, la désincarnation des foules ou les ambitions monétaires vides de sens des nouveaux travailleurs chinois.

Oublier Chengdu raconte tout ça à la fois. Avec le développement du pays, son entrée dans le cercle des pays développés et la croissance subite de ses cités, la Chine se découvre de nouveaux horizons. Et s'adapte. Chez Chen Zong, 28 ans, directeur commercial d'une boîte modeste et personnage principal du roman, la promotion sociale, comme chez beaucoup, passe par l'argent. Pour en gagner toujours plus, tout est bon : trahisons, magouilles et autres compromis avec soi-même. Ce qui n'arrange pas les choses dans son cas, c'est sa femme : une tendre épouse qu'il aime mais dont il ne se contente pas et qu'il trompe dès que l'occasion s'en présente. Argent et femmes sont les seules ambitions de Chen Zong. Rien à côté pour contrebalancer ces envies dévorantes : pas d'idéaux, pas d'avenir. La modernité expose ses limites. Le réveil risque d'être brutal. Devenu veule, opportuniste, égoïste et prêt à tout pour se satisfaire, Chen Zong va finalement se trouver confronté à ses pires cauchemars.

L'auteur, Murong Xuecun n'est pas un optimiste. Il se décrit comme un pessimiste sans ambitions. On peut sans doute chercher chez son personnage ses propres facettes de bon vivant. Il se présente aussi comme un touche à tout, dilettante qui écrit avant tout pour s'amuser, sans s'attendre à entrer dans la famille des belles lettres chinoises. Il n'empêche qu'il restitue parfaitement le climat étouffant qu'il veut décrire, mêlant dans une même ville des gens de tous horizons, sans histoire, sans passé, sans repères ni perspectives. La perte de sens fait le vide de leurs existences. Murong Xuecun témoigne en romançant les évolutions de la société à laquelle il appartient. Son succès est sans doute la meilleure preuve, s'il en fallait une, de la vérité de son texte. Internet, le meilleur vecteur de la pub littéraire aujourd'hui ? En tous cas, un bon moyen pour faire émerger ces nouvelles plumes qui viennent chatouiller là où la Chine s'égare.

Critique pertinente de Julie Coutu



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1.


En rentrant du bureau, Zhao Yue, ma femme, m'a téléphoné :
- Un nouveau restaurant spécialisé dans la fondue vient de s'ouvrir à Xiyanxian. Nous pourrions peut-être aller voir ce qu'il vaut...
Je l'ai brutalement rembarrée:
- Tu es comme les cochons, tu ne penses qu'à bouffer.
Il faut dire que j'étais de mauvais poil. La direction venait de nommer ce gros lard de Dong à la tête de la boîte. Nous y sommes entrés en même temps. C'est un gros porc complètement nul qui n'est bon qu'à lécher les bottes. Il va maintenant falloir que je travaille sous les ordres de ce tocard. Rien que d'y penser, ça me file le bourdon.
Zhao Yue a grogné et ajouté:
- Si tu ne veux pas venir, je peux y aller avec quel­qu'un d'autre.
- Comme tu voudras, tu peux même coucher avec lui si cela te chante, ça ne me dérange pas.
Elle a raccroché. Étant donné le bruit que ça a fait, elle n'a pas dû y aller de main morte.
Je suis resté quelques minutes ahuri devant le télé­phone. J'avais la tête vide. Je savais que j'y étais allé un peu fort. Zhao Yue n'avait rien dit de mal mais j'avais besoin de me défouler. J'ai pris ma serviette sous mon bras et je suis sorti. Au mois de mars, à Chengdu, on res­pire la fumée et la poussière. Ça rend les gens nerveux. J'ai acheté un paquet de cigarettes, les plus chères de ma marque préférée. Je me suis alors demandé comment commencer ce triste week-end. Après mûre réflexion, j'ai décidé d'aller chez Li Liang.

Li Liang et moi étions ensemble à l'université. Un an après avoir terminé ses études, il a démissionné de l'en­treprise où il travaillait pour se lancer dans les opérations sur le marché à terme. L'année suivante, il avait plus de 3 000 000 de yuans devant lui. Je me dis parfois que le destin n'est clément que pour ceux qui croient en lui. Comment aurais-je pu deviner à la fac qu'il avait le sens des affaires? À l'époque, en effet, il me suivait toujours comme un toutou.

J'ai supposé qu'il devait soit dormir, soit jouer au mah-jong, le seul sport qu'il aime pratiquer. Quand nous étions à l'université, il avait, une fois, joué pendant trente-sept heures d'affilée. Après avoir perdu son argent et tous ses tickets de cantine, il était venu me supplier de lui prêter 10 yuans pour manger. J'ai appris par la suite qu'on l'avait trouvé évanoui devant le petit restaurant à l'entrée de l'université.
Quand je suis arrivé, ils étaient quatre autour de la table : trois hommes et une femme. À part Li Liang, je ne connaissais personne. Il m'a accueilli au cri de « Salut Ducon!» avant d'ajouter:
- Il y a de la bière dans le frigo, des DVD dans le salon et, dans la table de nuit, un gadget pour s'amuser tout seul qui n'a pas encore servi. Alors, fais comme chez toi.
Les autres ont ri. J'ai dit :
-Je nique tes ancêtres !
Et je me suis assis à la table.
- Donne-moi des jetons! On joue comment?
La fille en face de Li Liang m'a répondu. Ils jouaient comme c'est l'habitude à Chengdu. J'ai tâté ma poche. Il y avait un peu plus de 1000 yuans. Ça devait pouvoir suffire.
Li Liang M'a présenté les trois joueurs. Les deux hommes n'étaient pas de Chengdu. Ils étaient venus le consulter pour profiter de son expérience du marché. La jeune fille s'appelait Ye Mei. Elle dirigeait une petite agence de main-d'oeuvre pour le bâtiment. J'ai débouché une bière et je me suis approché pour regarder son jeu. Elle portait un chandail rouge et un jean moulant. Une poitrine opulente, une taille de guêpe et deux longues jambes qui tremblaient légèrement quand elle jouait: il n'en fallait pas plus pour provoquer un frémissement à l'intérieur de mon pantalon. J'ai bu une gorgée de bière pour le faire passer.
Après quelques tours de table, Li Liang m'a cédé la place pour aller bricoler la sono. J'avais à peine com­mencé à jouer que je me suis défait d'une tuile qui était exactement celle que Ye Mei attendait. Ça m'a coûté 200 yuans. Ensuite, la poisse a continué. Je n'ai rien pio­ché d'intéressant et j'ai fait des cadeaux aux autres en me défaussant. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, j'avais perdu mes 1000 yuans. J'ai appelé Li Liang:
-Avance-moi 1000 yuans.
Il a ronchonné mais il a apporté l'argent.
À ce moment, mon portable a sonné. C'était Zhao Yue:
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je joue au mah-jong.
-Alors, tu t'amuses bien.
Le ton de sa voix était glacial. J'ai répondu tout en piochant:
- Ça peut aller.
Toujours du même ton glacial, elle a encore demandé:
-Tu rentres ce soir?
- Il se peut que je joue toute la nuit.
Elle a raccroché.
Aussitôt, la chance m'a souri. Tout m'a réussi. Les deux hommes ont commencé à râler:
- Quand on a de la chance au jeu, on n'en a pas dans la vie. Tu ferais bien de surveiller ta femme !
Je me suis contenté de rire sans répondre. L'argent ren­trait. À trois heures du matin, j'ai encore réalisé un beau coup. Alors, Ye Mei a dit :
- On arrête. Les tuiles sont ensorcelées. Je n'ai encore jamais vu personne avoir une pareille veine.
Quand on a fait les comptes, j'avais non seulement récupéré mes 1000 yuans mais j'avais en outre gagné 3 700 yuans, plus de la moitié de mon salaire mensuel. Je me suis soudain senti plus à l'aise. J'ai versé deux verres de jus de fruits et en ai tendu un à Ye Mei. Je me suis assis sur le divan et j'ai récité un poème composé jadis par Li Liang qui commençait ainsi : La vie est pleine de hasards. C'est vraiment la merde...
Quand nous étions étudiants, nous animions un groupe littéraire. J'en étais le président et Li Liang écrivait des poèmes. Cela nous permettait de séduire un certain nombre de jeunes filles, à tel point que Wang Grosse Tête, qui occupait le lit au-dessus du mien, disait que nous avions «les mains souillées du sang des vierges ».

À cette heure de la nuit, la situation était délicate. Pas question de dormir et, si je rentrais, je risquais de réveiller Zhao Yue. J'allais devoir faire mon rapport et nous allions encore nous chamailler. Les voisins en avaient marre de nos altercations nocturnes et des bruits de vaisselle cassée qui les accompagnaient. Pourtant, si je ne rentrais pas, je n'avais nulle part où aller. Je me suis adressé à Li Liang par son surnom :
- Ni Niang, allons boire un verre. C'est ton grand frère qui paie et nous ramènerons notre beauté à son nid par la même occasion.
Li Liang m'a lancé les clés de sa voiture en bâillant.
- Raccompagne nos amis à leur hôtel et Ye Mei chez elle.
Au moment où nous sortions, il a dit à Ye Mei:
- Avec ce zèbre, fais attention à toi. Ce n'est pas un individu recommandable. On l'a surnommé « le Moine baiseur ».
Ye Mei lui a alors demandé s'il avait un couteau ou une paire de ciseaux pour me couper quelque chose en cas de besoin. Il a répondu :
- Pas la peine. S'il devient trop entreprenant, tu n'au­ras qu'à lui coller un coup de pied entre les jambes.
Au petit matin, rien ne bouge dans Chengdu. En passant devant le temple Qingyang, je me suis rappelé ma première visite avec Zhao Yue. Comme le veut la tradi­tion, nous avions fermé les yeux pour toucher le caractère Shou (Longévité), peint en rouge sur le mur. J'avais touché un trait et Zhao Yue, le point en dessous. Alors, j'avais dit:
- Tu vas probablement vivre vieille puisque tu as touché la bite.
Elle avait ri de bon coeur.
À cet instant, elle devait dormir, ronflant doucement, la lumière allumée et mon oreiller serré entre ses bras. C'est ainsi que je l'ai trouvée un jour au retour d'une mission quand je suis entré sans bruit dans la chambre.
Ye Mei a allumé une cigarette et m'a demandé :
- Le grand frère Chéri rit dans sa barbe, il pense à sa copine?
- Bien sûr, ai-je répondu. Je pense à toi. Quand nous aurons déposé nos deux amis, nous pourrons faire un tour ensemble.
- Je ne tiens pas à prendre une claque si ta femme nous voit.
J'ai souri. Une plaisanterie de très mauvais goût m'était venue à l'esprit: « Si tu te contentes de prendre ma bite, ça suffira. »

Je n'ai jamais pu résister à mes pulsions sexuelles. Puisque je ne peux pas choisir, je ne choisis pas. Li Liang m'a maintes fois répété que je me taperais même une truie. En comptant sur ses doigts, il reprenait son enumeration :
- La noiraude monitrice de sport à l'université, la patronne du restaurant qui doit peser dans les cent cin­quante kilos, la serveuse, grosse et laide à faire peur, la marchande de beignets qui mange de l'ail...
Je lui rétorquais qu'il ne comprenait rien à l'attirance qu'exerçaient les femmes sur moi.
- La monitrice de sport est admirable. Elle mesure un mètre soixante-dix-sept et on l'a surnommée «Pivoine Noire ». La patronne du restaurant est ronde comme une perle et douce comme le jade. C'est la réincarnation de la concubine Yang. La serveuse a le tour de taille idéal et, ensoutien-gorge, il doit lui falloir du F. Si elle tombait sur une route plate, ses seins toucheraient le sol avant sa figure. Quant à ma copine, la marchande de beignets, n'as-tu jamais remarqué qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à notre camarade de classe Ding Dongdong?
Li Liang ne pouvait que grommeler :
- Salaud, tu ne recules devant rien.

Nous avons déposé les deux joueurs. J'étais maintenant seul dans la voiture avec Ye Mei. Je faisais exprès de conduire le plus doucement possible en l'observant du coin de l'oeil. Elle commençait à se sentir mal à l'aise et à rougir. Quand j'ai pouffé de rire, elle s'est mise en colère:
- Qu'est-ce qui t'amuse?
Alors, sans tourner autour du pot, j'ai posé la ques­tion. Je lui ai demandé si elle était vierge. Elle m'a jeté un regard furibond en disant qu'elle regrettait de ne pas avoir pris un couteau pour me castrer. Selon mon expé­rience, si une fille accepte d'aborder ce problème tech­nique, c'est qu'elle n'est pas insensible à mon charme. En outre, à cette heure de la nuit, les filles sont plus vulné­rables. Quand je me suis couché sur elle pour régler le rétroviseur de droite, elle a frémi légèrement mais elle n'a pas essayé de fuir le contact. J'en ai profité pour passer mon bras autour de sa taille. Elle a protesté :
- Tu as du culot! Si tu n'arrêtes pas, je descends de la voiture !
J'ai retiré mon bras en soupirant.
Elle a demandé d'une voix douce:
- Pourquoi m'as-tu piqué mon argent?
À ces mots, je me suis senti fou de joie. Je l'ai prise dans mes bras et j'ai collé ma bouche sur la sienne.

2


Pour moi, Chengdu n'est qu'un vaste ensemble rési­dentiel où vit une population hétéroclite. Quand j'étais au collège, nous habitions dans Jinsi Jie, la rue du Fil-d'Or, à cent mètres du temple de Wenshu où j'accompagnais souvent mes parents. Comme un grand nombre de fidèles, ils s'y rendaient pour brûler des baguettes. Nous prenions le thé avec des gens que nous connaissions ou pas et nous bavardions tout l'après-midi. Le temps a passé. Mes parents ont vieilli et j'ai grandi. À Chengdu, il n'arrive jamais rien. La vie est monotone et j'ai toujours pensé que la littérature et le théâtre n'étaient que pure invention.

Après avoir raccompagné Ye Mei chez elle, j'étais épuisé. Je ne m'étais pas bien essuyé et j'éprouvais une sensation de froid au fond de mon slip. En descendant de la voiture, Ye Mei n'avait pas semblé très contente de ma performance. Elle m'avait quitté plutôt sèchement. Ça m'a déprimé. Je suis allé me garer dans le parking souterrain de la place Vancouver, j'ai basculé le siège et je me suis endormi.
Quand je me suis réveillé, j'avais mal au dos. J'ai regardé ma montre : il n'était pas encore neuf heures. Un type frappait au carreau. Il m'a demandé si j'avais un peu d'huile. J'ai ouvert le coffre et lui ai donné un bidon. C'est de l'huile produite par ma compagnie. Li Liang en a au moins dix bidons dans son coffre. Ça m'a rappelé le boulot et filé le cafard du même coup. Ces dernières années, j'ai fait faire à la boîte plus de 300 000 000 de yuans de chiffre d'affaires, c'est-à-dire 20 000 000 de yuans de bénéfice, et ce gros con de Dong qui lui a rapporté que dalle va me marcher sur la tête.

Aujourd'hui, le soleil est aveuglant. Comme tous les noctambules, je préfère l'éviter. Cette semaine, j'ai lu dans un article du Journal juridique du Sichuan que « cer­taines choses obscures ne voient jamais la lumière ». C'est mon cas : je vis du côté sombre de la société. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, j'étais un jeune homme privilégié par le sort, débordant d'énergie et d'enthousiasme. J'ai mis un CD de Xu Meijing. Elle chantait une chanson triste: « Les larmes d'amour coulent à flots, les yeux rou­gis regardent tristement la ville... Les fleurs se faneront, les chants se tairont. La fin sera encore plus belle. »

Alors, j'ai pensé à Zhao Yue et j'ai eu de la peine. Je suis allé au centre commercial de la place du Peuple. Au rayon Triumph, j'ai choisi un body qui M'a coûté 700 yuans. Zhao Yue dit toujours qu'elle manque d'exercice et que ses seins tombent. Je ne lui fais jamais de cadeaux alors que c'est elle qui m'a offert le costume de grande marque que j'ai sur le dos. J'ai eu des remords en pensant à hier soir. Zhao Yue regardait la télé, les yeux fixés sur l'écran, comme si elle ne m'avait pas entendu entrer. J'ai posé mon cadeau et je suis allé dans la salle de bains pour prendre une douche froide. Quand je suis ressorti, elle était couchée, tournée vers le mur. Je l'ai prise dans mes bras. Aucune réaction. Je me suis endormi. Dans mon rêve, elle répondait au téléphone:
- Mon mari est là. Je ne peux pas parler. Rappelle-moi plus tard.
J'ai ouvert les yeux.
-Tu as un copain?
Elle a hoché la tête d'un air très sérieux. J'ai dit:
- C'est bien. Tu progresses.
Elle a rétorqué en riant :
- C'est normal. Tout le monde doit progresser.
- Qu'est-ce qu'il fait? ai-je demandé.
- Il dirige une entreprise.
Je me suis assis et j'ai dit en lui tapotant la tête :
- Parlons sérieusement. Si tu lui soutires de l'argent, on partage.
- Je n'ai pas envie de plaisanter avec toi.
- Je comprends parfaitement, ai-je conclu. La poli­tique de la maison est d'encourager les relations exté­rieures pour faire entrer des devises étrangères.


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24 mai 2007

Eté strident

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En 2070, quelque part en Chine, un vieil homme élève des cafards. Perdu dans le tumulte de sa mémoire, il revoit le temps de sa jeunesse, l'époque où son père abandonne sa famille pour vivre en France et devenir poète.
Dans une cité ouvrière, un jeune homme d'une beauté rare aime l'opéra. Après sa journée de travail, maquillé de blanc et vêtu de soie, il chante dans une cabane à thé. Le rôle féminin qu'on lui attribue s'achève par l'envol d'un couple de papillons...
En 2006, Li travaille à Paris. Petit garçon en Chine, ses grands-parents l'habillaient en fille pour détourner l'attention des voleurs d'enfants. Aujourd'hui encore ce souvenir demeure...
Et c'est au rythme de la floraison des lauriers-rosés - cet arbre au parfum subtil et aux sucs mortels -que ces trois hommes sont confrontés à l'insidieuse violence de Pentre-deux-mondes.
Trois destins placés sous le signe de l'illusion et de la métamorphose. A l'évocation de la Chine des années 1980 - celle de la jeunesse de ces trois personnages - se mêle un regard singulier sur la fragilité humaine et l'absurdité du monde.
Témoin du déclin d'une utopie, et de celui d'un Occident rêvé, Ling Xi déploie avec humour la poésie et l'étrangeté de son univers romanesque teinté de dérision et de désespoir.

Eté strident, de Xi Ling
paru aux Editions Actes Sud (Août 2006)


Ling Xi fait avec ‘Eté strident’ des premiers pas remarquables dans le monde de la fiction. Ses trois nouvelles forment un livre court, souvent drôle, mais surtout touchant. Entre réalisme social et conte moderne, elle crée un univers où la pauvreté côtoie la folie, où les murs du communisme cachent des papillons, où ces papillons se prostituent et meurent dans l’ignorance quasi-générale, où les étrangers se supportent sans se comprendre, où l’enfance marque le destin. Empreint de poésie et de dérision, ce voyage aux frontières de l’absurde révèle les failles d’un monde moderne à deux vitesses, et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se perdent dans l’avancée inexorable des choses.
Passé la première de ces trois nouvelles, qui peut paraître déconcertante tant elle touche à la folie, toute la sensibilité et l’univers poétique de l’auteur se déploient. Ses personnages vivent au rythme de désillusions et d’espoirs, coincés entre un passé aliénant, des familles et des collègues envahissantes, ou un ordre social toujours contraignant bien qu’obsolète. Ling Xi dépeint une culture chinoise aux antipodes d’un occident qui la fascine mais se révèle décevant. Les pages de ce livre exhalent tantôt les fleurs de laurier-rose et le thé, tantôt le café soluble et la cantine de bureau, donnant véritablement vie au récit.
Une fois refermé ‘Eté strident’, reste l’envie de voir rapidement le jeune talent et l’univers si singulier de Ling Xi s’épanouir dans un grand roman.


Critique pertinente de Thomas Flamerion


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Éleveur de cafards

 

J’ai soixante-dix-huit ans, ou soixante-dix-neuf. Ça dépend en quelle année on est. Depuis la mort de Mère, j’ai perdu de vue le calendrier. Quand elle était là, chaque année, le 1er janvier, on était obligés, l’Idiot et moi, d’aller manger chez elle.

Après sa mort, on n’est plus sortis. Les jours se sont confondus en un seul bloc et sont passés en vrac. Chaque fois, il faut que je fasse un effort pour me souvenir en quelle année on est. Le médecin dit que l’alcool a brûlé ma cervelle. Peut-être.

L’Idiot doit approcher de la soixantaine. Précisément quel âge, il faudrait que je calcule aussi. Je n’ai jamais été très doué en mathématiques. Il est né vers 1999, ou 2000, l’année suivant le bombardement de notre ambassade au Kosovo par les Américains. Vous ne connaissez pas l’épisode. Bien sûr. Depuis la Libéralisation, ils l’ont effacé des manuels d’histoire.

L’Idiot est né à la maison. Sa Sa, ma soeur idiote, n’avait pas de permis d’accouchement. Aucun hôpital n’avait voulu la prendre. Elle est morte sur le coup. Alors Mère m’a dit que c’était à moi de le prendre en charge, car sa naissance, c’était ma faute.

Quelques jours plus tard, on est allés à la campagne le confier à une parente lointaine. Elle est venue nous chercher à l’arrêt du bus long-courrier, un porcelet dans les bras. Elle nous a dit qu’elle n’avait pas de chance, qu’elle venait d’accoucher d’un cochon. Mère n’a rien répondu. La paysanne l’a alors remerciée pour les vêtements qu’elle lui avait apportés. C’étaient des vieux trucs de Sa Sa. Ceux dans lesquels Mère ne pouvait pas rentrer.

Sur le chemin du retour, Mère grognait. Ce n’était pas la peine de lui raconter les mêmes salades qu’au contrôle démographique du village. De toute façon elle ne pouvait lui accorder un deuxième quota de grossesse. Elle croit peut-être que je vais la dénoncer ? se demandait-elle.

L’Idiot est resté un an à la campagne avec son cousin cochon.

Père était triste à la mort de Sa Sa. Il nous a envoyé de Paris un poème. On en a lu trois lignes. Ça rimait. Le soir même, Mère s’est servi du papier comme dessous de plat.

On ne trouvera pas le nom de l’Idiot dans les fichiers de l’Administration. Il n’en a pas. Il n’a jamais été déclaré non plus. Mais ce n’est pas parce qu’il n’existe pas administrativement qu’il n’a pas été tué ! Ce n’est pas parce que sa naissance n’est pas reconnue que sa mort ne doit pas l’être !

Ne me demandez pas pourquoi il n’a pas été déclaré. Demandez-moi pourquoi il a été tué. Je vous jure que ce n’était pas un clandestin sans papiers. C’est plutôt son grand-père qui en était un. Je veux dire, sur le sol des autres. Il était chinois, bien sûr, chinois de souche. Race pure. Il était en France. C’est-à-dire le Territoire hexagonal de l’ex-Union des provinces d’Europe avant son éclatement. (Dans ma jeunesse, cette terre au nord de la Méditerranée s’appelait encore la France. L’appellation de « Territoire hexagonal », dénuée de toute référence historique, a été adoptée des décennies plus tard afin de mieux représenter la nouvelle image multiculturelle de la nation et ménager les susceptibilités de certaines communautés.) C’était un grand peuple à l’époque, pays d’ingénieurs, patrie des poètes. Et non le synonyme de traiteurs sympas et pas chers.

Mais, Idiot, pourquoi n’a-t-il pas été déclaré ? !

Parce que l’ancienne société imposait sa politique : « Un couple, un enfant ». Pour avoir cet enfant, il fallait être en bonne santé, majeur, marié, et obtenir le quota auprès de l’« unité de travail de rattachement ». Sa Sa était idiote, mineure, célibataire, sans unité de travail à laquelle être rattachée. L’Idiot n’avait pas de raison d’être.

Depuis la Libéralisation, tout le monde peut avoir des enfants, à condition de payer des taxes en proportion du nombre. C’est le droit de douane qu’il faut acquitter pour débarquer quelqu’un en ce monde.

Pourtant je n’ai toujours pas fait régulariser, l’Idiot. Il aurait fallu calculer son âge, se souvenir de sa date de naissance - Mère est morte, il y a une personne de moins pour contester la date que j’avancerais, mais ça reste compliqué. D’ailleurs, il aurait fallu lui trouver un prénom. On n’est pas très forts en la matière dans la famille. Moi-même, je porte un prénom provisoire. Père me l’avait donné en attendant d’en trouver un autre plus impressionnant. Mais il n’a jamais eu le temps ni l’inspiration par la suite.

Quoi qu’il en soit, on n’avait pas eu l’idée, Mère et moi, de réfléchir à un prénom pour l’Idiot. On l’appelait l’Idiot. Il n’y avait pas d’ambiguïté dans la famille. Du moins, c’est ce qu’on pensait.

Au demeurant, Idiot pourrait aussi être un prénom. Pas plus idiot que celui des autres. Dans la génération d’Idiot, ils s’appellent tous John ou Mary. Maintenant ça fait ringard, les prénoms étrangers. On est fiers d’être chinois. Les immigrés se donnent tous un prénom chinois. On est tout de même un peu perdus. La fantaisie part dans tous les sens. J’en connais un qui a même immatriculé son enfant au registre d’état civil sous le prénom de 689, ou 986... ou peut-être 896... bref, c’est pas loin, ça ne sort pas de ces trois chiffres. L’Administration ne l’avait pas accepté dans un premier temps, disant qu’avec un tel prénom, il est difficile de savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Il a donc saisi le tribunal administratif pour atteinte au droit à la différence. Il a eu gain de cause.

Sur ma carte de visite, je suis directeur général du Laboratoire d’élevage biologique et président de l’Association de sauvetage d’une espèce menacée. J’encadrais l’Idiot. Maintenant, je suis l’unique effectif du laboratoire et de l’association.

Des conneries. En réalité, je suis éleveur de cafards. Je les vends à des pharmacies de médecine chinoise. C’est la dernière mode de manger des cafards pour tenter de soigner le cancer. Malheureusement, l’hypothèse a été avancée un peu trop tard : on a tellement tué de cafards qu’il n’en reste plus beaucoup.

J’élève les cafards dans des ruches. Généralement, j’en laisse quelques-uns au-dehors pour l’Idiot. Ils lui apprennent à ramper et à s’envoler.

Le père de l’Idiot, je ne sais pas qui c’est. Profession inconnue. Sa mère, je l’ai déjà dit, c’est Sa Sa, ma soeur cadette. Sans profession. Mon père à moi, il était professeur de français à l’université de C. Ma mère, concierge du département d’anglais. Elle était diplômée de l’université de Pékin en langue italienne. Mais l’université de C n’avait pas de département d’italien, elle était donc devenue concierge du département d’anglais.

Ma mère avait fait la connaissance de mon père sur le campus de l’université de Pékin, à la veille de la révolution culturelle, à l’occasion d’une séance de dénonciation. Il était le leader du comité révolutionnaire Luttons jusqu’au dernier souffle.

Ce jour-là, il émergeait de la foule qui le réclamait comme un soleil levant. Ma mère le regardait à travers des dizaines de milliers de bras agités. Il était jeune, éloquent, plein de fougue et d’audace. Il proclamait que les autorités académiques anti-révolutionnaires ici présentes avaient voulu empoisonner l’esprit innocent des jeunes révolutionnaires...

Des tempêtes d’applaudissements couvraient son discours. Les vieux alignés derrière lui inclinaient la tête.

...qu’il fallait qu’elles avouent leur crime réactionnaire...

Sa voix amplifiée par les haut-parleurs dominait la clameur fervente de la foule tel un rayon de soleil perçant la mer effervescente.

...que ces ordures méprisées de l’Humanité ne méritaient même pas que les jeunes révolutionnaires se salissent les mains pour elles...

Des dizaines de milliers de misérables tournaient vers lui leur visage enthousiaste. Les applaudissements assourdissants lui parvenaient comme le bruit des fers des chevaux retentissant sur le pavé. Il haletait d’émotion devant l’avènement impétueux d’une grande époque, une époque de sang, de feu, de lumières, une époque rêvée par Dumas, chantée par Hugo, une époque enivrant son coeur d’héroïsme et de poésie.

...Il proposait alors que ce rebut de l’Humanité se gifle lui-même, de ses propres mains...

Il voyait instantanément se lever vers lui des dizaines de milliers de brassards rouges, animés de cris et de pleurs fiévreux, tels les flots déchaînés d’un océan pourpre, bouillonnant, incendié par les rayons triomphants d’un soleil levant.

...Il disait qu’il voulait entendre la voix du peuple...

La foule lui répondait : « Luttons jusqu’au dernier souffle ! Luttons jusqu’au dernier souffle !... »

À la fin de la réunion, ma mère avait pu l’approcher. Elle lui proposa de débattre sur le thème de « l’avenir glorieux du prolétariat ».

Elle avait les joues roses, les yeux humides, resplendissants telles les pensées du président Mao.

Elle était magnifique comme l’avenir du prolétariat.

*   *   *

*

Pour les vieux, le thé était un prétexte. Il y en avait qui venaient dès le matin, et le même bol de thé leur permettait de tenir jusqu'au soir. Les plus organisés apportaient même un sac en plastique d'où ils sortaient à midi des petits pains, des légumes salés et d'autres petits délices. Cela fait rire la génération de ma mère. En vingt ans, la société a quand même fait du progrès. Aujourd'hui il y a mieux comme endroit. Ma mère, maintenant qu'elle est à la retraite, passe par exemple son temps dans les grands magasins, là où il y a la climatisation, des chaises et du monde. Elle a rencontré récemment une vieille encore plus débrouillarde : avec un coupon mensuel, celle-là passe ses journées dans des bus à air conditionné parce que là-dedans, il y a non seulement la climatisation, des chaises et du monde, mais encore du paysage déroulant à voir ! Hélas, les vieux du début des années 1980 étaient plus malheureux. Les grands magasins n'existaient pas, et les bus climatisés encore moins.

*   *   *

*

Il est minuit. J'éteins l'ordinateur, l'imprimante, le scanner, range mes classeurs, ferme à clé les tiroirs, les placards, le vestiaire, la porte, après avoir éteint les lumières. Il n'y a plus personne à l'étage, même pas un stagiaire. Je traverse les longs couloirs tortueux, à parois rapprochées et plafond haut, pour aller prendre l'ascenseur. La plupart des bureaux ont leur porte ouverte. Les portes-fenêtres reflètent dans le noir les lueurs des écrans de veille, sur lesquels défilent silencieusement des lignes de phrases ou des images étranges comme les poissons imperturbables des aquariums. Une imprimante infatigable réclame encore du papier en émettant des signaux tantôt rouges, tantôt jaunes, alternativement. Ce n'est pas à moi de lui porter secours. A cette heure-ci, je suis atteint de je-m'en-foutisme, comme dirait Jacqueline.

Jacqueline, notre secrétaire à Bertrand et moi, n'aime pas qu'on ne ferme pas la porte et surtout qu'on n'éteigne pas l'ordinateur et compagnie. Elle va vous parler de l'engagement de confidentialité, de l'amortissement des machines, de la consommation d'électricité, du problème environnemental provoqué par une consommation irresponsable d'électricité, des baleines échouées sur les plages à cause du problème environnemental, du lendemain de nos enfants si on leur laisse une planète sans baleines, des Japonais qui en rajoutent en massacrant les baleines pour leurs assiettes, et vous les Chinois qui mangez de votre côté les ailerons de requins en voie de disparition également... Elle pourrait polémiquer là-dessus pendant toute une journée, avec de grands sentiments aussi élevés que notre plafond haussmannien.

Ça faisait un moment que j'attendais l'ascenseur, en pensant à Jacqueline au front brillant, quand M. Coutansais a surgi dans l'escalier, sur la pointe des pieds, tenant à deux mains un gobelet de café, vers lequel convergeaient ses petits yeux qui ont toujours tendance à converger derrière ses petites lunettes. Il m'a fait peur, à se hisser comme ça, sans bruit, telle une sirène mystique apparue dans la spirale de la vague de moquette rouge.

Mon chef dépose le gobelet sur la dernière marche, vient me serrer la main, m'annonce que l'ascenseur est tombé en panne, et me souhaite bon week-end.

“Avez-vous appelé un taxi ? demande-t-il en se courbant pour reprendre le gobelet. ... C'est bien. N'oubliez pas de demander un justificatif. Et surtout notez le numéro d'immatriculation avant de monter. Prenez garde à vous. ... Rassurez-vous ! Je ne vais pas tarder. Bon week-end à vous !”

Je le vois s'éloigner religieusement dans le noir avec son gobelet. Il me fait de la peine, ce petit bonhomme tout gentil, le dos voûté vers un gobelet de café.

Il fait du vent au-dehors. Une bouteille à la main, un clochard assis en tailleur sur une bouche de métro est en train de réprimander un ennemi imaginaire. Le taxi n'est pas encore arrivé.

J'appelle mon copain. Comme d'habitude, il est encore debout. Il me dit qu'il vient de commencer une nouvelle toile. Il doit travailler ce week-end. Peut-être ne pourra-t-on pas se voir.

“Sinon ça va ? demande-t-il. Les cicatrices, elles ne te font plus mal ?

— Non. Ça cicatrise bien. T'inquiète pas.”

Je sens monter en moi un étrange soulagement.

Depuis mon opération, on ne s'est pas encore revus en tête-à-tête.

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09 mai 2007

Le pornithorynque est un salopare

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Je le convoitais depuis un moment, après en avoir lu divers extraits sur le net, mais maintenant, çà y est, je l'ai en main ! Les abdo douloureux, la machoire un peu raide, j'avais oublié à quel point rire peut donner des courbatures tant on en perd facilement l'habitude.

Présentation de l'éditeur
Pornithorynque : Mammifère salopare d'Australie, dont les mœurs sexuelles sont assez surprenantes. Salopare : Animal qui se reproduit malproprement. Directeur marketing passionné de littérature et de jeux d'écriture, Alain Créhange forge des mots-valises hilarants, dignes de Jarry ou de Queneau. Il a rassemblé dans un dictionnaire délirant quelque 670 mots mariés entre eux, pour donner naissance à des définitions surprenantes, coquines ou poétiques... " Et n'allez pas croire ceux qui vous diront que le pornithorynque est un salopare : quand les mots se reproduisent, c'est uniquement pour le plaisir. "

Rien que quelques extraits à la lettre A par exemple :

ABASOURDINE. Stupéfaction exprimée avec une grande retenue.
ABIDAS. Fabricant de chaussures spécialisé dans l'équipement des armées.
ABONNYMAT. Situation de celui qui reçoit dans sa boîte aux lettres, tous les mois, son journal favori sous pli discret.
ABRUZZTI. Équivalent du crétin des Alpes en Italie centrale.
ABSENTHÉISME. Doctrine religieuse qui affirme que Dieu existe, mais qu'il n'est pas là en ce moment. "L'absenthéisme c'est Dieu. Dieu, c'est la solitude des hommes." (Jean-Paul SARTRE).
ABSOLUBLE. Qui n'a de raison d'être qu'en soi-même, et par conséquent disparaît dès qu'on le plonge dans un liquide.
ABSURDOUÉ. Génie du non-sens.
ABYSSITTER. Mer de substitution, qui garde les fosses pendant que les harengs sont sortis.
ACADÉMILICIEN. Membre d'une organisation paramilitaire dont le but est de faire régner l'ordre et la discipline dans de la langue française.
ÀCÔTÉOSE. Honneurs extraordinaires rendus au voisin d'une personnalité particulièrement méritante.
ADADAGIO. Pièce musicale dont l'allure tranquille évoque les chevaux de bois de notre enfance.
ÆDIPE. Héros mythologique qui connut de grandes souffrances en raison de son excès de Grèce.
AÉRODROMADAIRE. Terrain d'aviation couvert de bosses.
AFFREUDISIAQUE. D'une laideur qui, paradoxalement, attise le désir sexuel. "La Bête, vos poils m'excitent : je vous trouve délicieusement affreudisiaque ! " (Jean COCTEAU).
AFRIC. Continent qui manque désespérément d'argent.
AÏEULI. Plat traditionnel de Provence, dans lequel on a remplacé la morue par de la vieille.
AILÉPHANT. Variété de pachyderme volant dont Dumbo est d’unique représentant connu.
ALBINOCE : Réjouissances organisées à l'occasion d'un mariage blanc.
ALCÂLINER. Donner des preuves de tendresse pendant plus longtemps qu'un amant ordinaire. Dans son roman L'Amant (adapté au cinéma par Jean-Jacques Anode), Marguerite Duras-L. a dressé le portrait-type d'un amant alcâlin.
ALEZÈBRE. Mammifère ongulé voisin du cheval, au pelage jaune rougeâtre rayé de noir, élevé pour son aptitude à la multiplication et son habileté à résoudre des équitations à plusieurs inconnues.
ALIBINOS. Individu qui, grâce à des témoignages attestant sa présence en un autre lieu que celui des faits, sort blanchi d'une ténébreuse affaire.
ALLÉGÉMONIE. Tendance, pour les aliments à teneur réduite en matières grasses, à occuper toute la place dans les rayons des supermarchés.
ALLÉGORITHME. Représentation symbolique d'une idée au moyen d'une suite d'opérations mathématiques élémentaires.
ALPAGANISME. Religion qui, bien qu'elle n'ait rien à voir avec le bouddhisme, est administrée par des cousins des lamas.
AMANIETZSCHE. Champignon vénéneux dont l'ingestion provoque des hallucinations qui, sous la forme de visions prophétiques, peuvent conduire jusqu'à la folie.
AMAZOCHISME. Perversion qui pousse certaines femmes à éprouver pour les divertissements de la guerre autant d'attirance que les hommes.
AMBITIOTIQUE. Substance ayant la propriété de détruire les ferments de la mégalomanie. "Si, par bravoure ou étourderie, il m'arrivait encore d'évoquer la poursuite de mes études, ma mère me souffletait en clamant que ce traitement valait tous les ambitiotiques." (Jules VALLÈS)
AMÉRIDIEN. Ancien habitant de l'Amérique, qui ne connaissait pas encore l'usage du fuseau horaire.
AMORFRAIE. Grand rapace lymphatique qui pousserait des cris effrayants s'il en avait l'énergie.
AMPÈRITIF. Coup de jus.
AMPHIBITION. Désir ardent de réussir à se faire une place sur terre comme sur mer.
ANARCHIVISTE. Spécialiste qui conserve des documents historiques en s'assurant, par un classement chaotique à l'extrême, que personne ne se risquera à les consulter.
ANATOLISANT. Substance dopante employée par les haltérophiles turcs.
ANGEU. Créature dont la détermination du sexe fut au centre de bien des paris théologiques. "Pour Blaise Pascal, l'existence de Dieu ne se prouve pas ; la réponse est toute entière dans la question. La plus sensible des manifestations du divin, c'est justement l'interrogation qu'elle suscite en chacun de nous. Dans la pensée de Pascal, le questionnement est un médiateur entre le matériel et le spirituel. Et le symbole de cette médiation, l'envoyé de Dieu vers l'homme – comme de l'homme vers Dieu –, ce symbole, c'est l'angeu." (Michel SERRES)
ANIMAUSITÉ. Bête sentiment d'hostilité à l'égard des bêtes.
ANORAKSIQUE. Se dit d'un adolescent qui, lors d'un séjour aux sports d'hiver, refuse de s'alimenter jusqu'à ce qu'il puisse à nouveau rentrer dans ses vêtements de l'année précédente.
ANTICLOPÉDIE. Ouvrage qui rassemble toutes les connaissances existantes en matière de lutte contre la consommation de tabac.
ANTIQUAPÉ. Individu qui, s'étant trouvé littéralement écrasé sous le poids d'un passé prestigieux, en subit les conséquences sous la forme d'une déficience physique ou intellectuelle. "Alors que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, il n'existe pas un Russe qui, à un degré ou à un autre, ne soit un antiquapé." (Léon TOLSTOÏ)
APEAUTRE. Variété rustique de blé que Jésus employait pour multiplier les pains.
APEUPRÈS-MIDI. Période de la journée comprise entre douze heures et douze heures quinze.
APNÉSIQUE. Qui perd la mémoire dès qu'il arrête de respirer.
APOCALYPSO. Prédication du commandant Cousteau, dépeignant la sombre destinée du monde jusqu'à sa rédemption par les équipes de l'Institut Océanographique de Monaco.
APOLLOGIE. Récit à la gloire de la conquête spatiale.
APPALACHNIK. Communiste américain, réfugié dans les montagnes à la suite du maccarthysme.
ARBRACAMABRA. Formule magique qu'emploient les garagistes pour réparer les transmissions des automobiles.
ARBRUTI. Tête de bois. "Il ne faudrait quand même pas prendre tous les écologistes pour des arbrutis ! " (Antoine WAECHTER)
ARCHIMÉDICAL. Traitement thérapeutique reposant sur le principe que tout patient plongé dans un liquide en ressort guéri
ARCTICULATION. 1. Élément qui, comme l'épaule, se trouve entre deux os. – 2. Élément qui, comme les pôles, se trouve entre deux eaux.
ARNACHRONIQUE. Récit historique dans lequel la datation des événements a été frauduleusement embrouillée.
ASCÈSONNEMENT. Vinaigrette allégée.
AS-PIRATEUR. Écumeur des mers de tout premier plan, qui aborde les navires marchands pour les piller de fond en comble. – Délinquant informatique qui prend à distance le contrôle d'ordinateurs pour vider entièrement le contenu de leur disque dur.
ASPRONAUTE. Occupant d'une capsule spatiale en effervescence.
ASSASSYMPTOTE. Ligne droite permettant de définir une limite à la courbe croissante de la criminalité.
ASSERMENTHOLÉ. Qui a prêté le serment de prendre part à la prise de la pastille (de menthe). "Péricqlès avait pris la précaution de s'entourer d'une garde uniquement formée de guerriers assermentholés." (THUCYDIDE)
ASSOUANTIMENT. Accord donné pour faire barrage.
ASTRICOT. Larve d'insecte, d'une espèce voisine du ver à soie, qui secrète de la maille.
ATAVICULTEUR. Éleveur de poulets de père en fils.
ATMOSFERATU. Vampire qui, au lieu de sucer le sang de ses victimes, leur pompe l'air.
ATTILAGE. Manière d'attacher un cheval à un véhicule qui permet d'éviter la repousse de l'herbe.
ATTRISTOCRATIE. Fraction de la noblesse qui ne s'est toujours pas remise de l'abolition de ses privilèges.
AUTOBIDACTE. Personne qui, par ses seules facultés et sans l'aide de qui que ce soit, est parvenue à un échec cuisant. "L'autobidacte qui, dans la vie, est parti de zéro pour n'arriver à rien dans l'existence n'a de merci à dire à personne." (Pierre DAC)
AUTOMNATE. Mécanisme destiné à provoquer la chute des feuilles des arbres sans intervention extérieure.
AUTOMNOMIE. Situation dans laquelle se trouve une feuille à partir du moment où elle s'est détachée de son arbre.
AUTRUFFE. Grand oiseau d'Afrique et du Proche-Orient qui, en cas de danger, a pour habitude de dissimuler sa tête en l'enterrant au pied d'un chêne. Les chasseurs la débusquent alors avec l'aide d'un chien ou d'un cochon. Son œuf est très recherché des gastronomes, en particulier pour la préparation de la fameuse omelette d'autruffe.
AVARIÉTÉ. Type de spectacle présentant des numéros musicaux dont la date de péremption est largement dépassée. "Non, non et non ! Je ne vous laisserai pas dire que mon émission, c'est de l'avariété ! " (Pascal SEVRAN)
AVOCALISE. Effet de voix dans une plaidoirie de la défense.

Le pornithorynque est un salopare
d'Alain Créhange
Editions de Minuit


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11 janvier 2007

Shanghai Baby

couv_SB"En 2001, la littérature chinoise féminine fait une entrée tapageuse sur le marché français. Shanghai Baby (Picquier) de Weihui et Les bonbons chinois (L'Olivier) de Mian Mian défraient les chroniques. Agées respectivement de 28 et 31 ans, ces deux auteures ont en commun un joli minois et une connaissance approfondie de l'underground shanghaien. Pour le reste, elles se détestent cordialement, l'une accusant l'autre de plagiat. Weihui met en scène Coco, une jeune femme tiraillée entre Tiantian, son amoureux chinois et impuissant, et Mark, son amant allemand et bien membré. Quant à Mian Mian, elle raconte la descente aux enfers de Xiao Hong, une adolescente qui, traumatisée par le suicide de sa meilleure amie, sombre dans la drogue. Les autorités chinoises censurent Shanghai Baby et, dans la foulée, Les bonbons chinois. De quoi susciter un véritable engouement pour les deux ouvrages qui s'arrachent comme des petits pains via Internet, et trouvent un accueil triomphal en Occident: une plongée «sex, drug and rock'n roll» dans l'empire du Milieu, via des ambassadrices de charme pour qui le marketing n'a pas de secret, ça vous affriole l'Occidental le plus blasé. Nos deux lolitas - rebaptisées en France «Miam Miam» et «Oui Oui!» - ont tout compris de nos pulsions de fashion victims. Leurs livres, pas mauvais dans le genre trash-mais-pas-trop, auraient pu être écrits par n'importe quelle nymphette européenne ou nord-américaine... Ô mondialisation, quand tu nous tiens! (...)

Lire la suite de cette (excellente) critique d'Alexie Lorca sur Lire (avril 2004)

Mon avis :

« Shanghai baby » est entré dans le cercle des livres que je voulais lire pour ma « culture générale » des auteurs de la « nouvelle génération » chinoise (au même titre que Wang Shuo, Xi Yang et Yin Luchuan, que je n’ai pas encore lus).

Une pulsion de curiosité plus que d’envie. J’avais dans l’idée de devoir lire un « hell » version chinoise, mais Weihui n’est pas Lolita Pille, c’est une toute petite fille qui devient femme et qui étale sa vie, ses amours, ses angoisses comme elle le ferait sur un blog ?

On ne peut pas parler de littérature, mais de narration, avec un talent qui est le sien… c’était mignon, pleins de clichés, je doute qu’il reste gravé longtemps dans ma mémoire cependant. Mission remplie cependant, ce fût « instructif ».


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10 novembre 2006

Le petit ensemble rouge

couvPOL
"Hausse de 6,7 % du nombre de salariées épilées chez Fiat Telecom Polski"


Voici le titre de l'un des "chapitres" du "livre" de Jean-Charles Massera, "United Emmerdements of New Order", qui, à la faveur d'un déménagement, a resurgi d'un carton, s'offrant à mes yeux tout d'abord dubitatifs, puis étonnés, pour finir carrément hilares.

L'une de ces "brêves" m'a plus particulièrement émue jusqu'aux larmes-de-rire, la fameuse "Hausse de 6,7 % du nombre de salariées épilées chez Fiat Telecom Polski" que je ne résiste pas à vous livrer ci-après...c'est long, mais qu'est-ce que c'est bon !

United Emmerdements of New Order,
précédé de "United Problems of Coût de la Main d'Oeuvre"
de Jean-Charles Massera, Editions POL 2002


Petit rappel de de-quoi-çà-parles-ce-bouquin-quand-même :

"United emmerdements of New Order : une sorte de vingt heures surréaliste où défilent reportages absurdes et enchaînements pseudo-journalistiques en novlangue (de bois), une charge satirique et comique contre un système fier de son irréprochable logique et de ses petits paravents droits-de-l'hommistes, un gigantesque parasitage par entrisme de la chape de plomb formelle et procédurale derrière laquelle s'abrite et se voile la néo-barbarie charriée à grands flots par la post-histoire. Dans le New Order de Massera, les français de Savoie fuient par milliers vers la Suisse où le gouvernement, un peu embarrassé, gère l'afflux au mieux en organisant des camps de réfugiés provisoires à la frontière ; le monde civilisé s'offusque de ce que des petits voyous basanés passent leurs journées à jeter des pierres sur les forces de l'ordre au lieu d'aller à l'école ; on codifie par le menu les procédures d'expulsion dans de fabuleux textes législatifs où l'Etat, dit de droit, trouvera une bonne fois pour toutes une parade juridique pour chaque critique ; on confronte les droits imprescriptibles de l'individu à l'épineux problème de la construction d'un mur de soutènement à la Luy (en Suisse) "pour améliorer la sécurité des piétons au carrefour" ; on sympathise colonialement avec des peuplades arriérées et l'on se prend d'amitié pour "les ressortissants appréhendés à la hache ou jetés à terre".

Tout cela pourrait sentir son pensum anti-World Company et tourner, humour mis à part, à la pesante briquette moraliste d'inspiration gauche de gauche ; l'étrange obstination avec laquelle l'auteur détourne les tics et codes du langage juridique, administratif ou économique, puis détourne son propre détournement, n'est cependant pas sans provoquer une surprenante impression de vertige, renforcée par l'usage (l'abus) des répétitions et de refrains libéraux transformés en quasi-litanie. Libre à qui le souhaite de ne suivre Massera que pour la causticité de son regard sur "la petitesse et la mesquinerie des aspirations occidentales" (...) On n'est cependant pas complètement infondé à préférer voir dans United emmerdements une stupéfiante manière de transformer des copeaux de matière brute prélevée au jour le jour sur les autoroutes de l'information en fragments dérisoires et burlesques d'un objet littéraire comique parce qu'excessif, moins politique qu'irrésistiblement poétique."

Une critique pertinente de Bernard Quiriny, Chronicart


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Hausse de 6,7 % du nombre de salariées épilées chez Fiat Telecom Polski


J'ai vingt-neuf ans et l'effondrement du bloc de l'Union soviétique quatorze. Historiquement, mon pays s'est toujours présenté comme l'un des pays d'Europe de l'Est les plus libéraux. L'effondrement de l'Union soviétique a permis à de nombreuses grandes entre­prises de l'Ouest de s'implanter dans notre pays. Moi, je travaille avec Fiat Telecom Polski (Danuta, 23 ans. Katowice).

Ayant en mémoire les douloureuses épreuves essuyées à l'époque où les libertés et les droits fondamentaux de l'homme étaient violés dans notre Patrie,
Soucieux de l'existence et de l'avenir de notre Patrie, avant en 1989 recouvré la faculté de décider en toute souveraineté et pleine démocratie de la destinée et de l'implantation de six nouvelles agences d'un opérateur italien en 2001,
Nous, la nation polonaise - tous les citoyens de la République, autant ceux qui croient en Dieu, source de la vérité, de la justice, de la bonté et de la beauté, que ceux qui ne partagent pas cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d'autres sources, égaux en droits et en devoirs envers la Pologne qui est notre bien commun,
Reconnaissants à nos ancêtres de leur travail et de leur lutte payée d'immenses sacrifices pour que la Pologne, désormais à court d'argent pour honorer un remboursement de sa dette extérieure, fasse pression sur Fiat Telecom pour obtenir au plus vite le règlement de 4,6 milliards d'euros pour l'acquisition de 35 % de l'opérateur public PTSA,
Conscients enfin de l'état de notre réseau téléphonique, environ 11000 des 27 500 employés des 160 agences que compte l'opérateur italien devront quitter l'entreprise d'ici 2004.

Généralement ouvert face à un interlocuteur étranger, le Polonais attend néanmoins une prise en considération des intérêts de la partie polonaise : une fois rassuré sur ce point, il sera très coopératif.

Devant les clients venant chercher des renseignements, autant ceux qui croient en Dieu que ceux qui ne partagent pas cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d'autres sources, j'aurai des chaussures à talons et un petit ensemble rouge fourni par Fiat Telecom faisant valoir mes formes généreuses, ma grosse poitrine et mes fesses rebondies.

Les Polonais apprécient d'obtenir des explications précises et répétées sur un projet, les objectifs et leur position dans l'entreprise.

Devant les clients venant chercher des renseignements, autant ceux qui croient en Dieu que ceux qui ne partagent pas cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d'autres sources, vous porterez des chaussures à talons et un petit ensemble rouge fourni par Fiat Telecom faisant valoir vos formes généreuses, votre grosse poitrine et vos fesses rebondies.

Le contrat d'apprentissage des Polonais, généralement ouverts face à un interlocuteur étranger mais qui attendent néanmoins une prise en considération des intérêts de la partie polonaise, est celui par lequel un chef d'établissement industriel ou commercial, ayant en mémoire les douloureuses épreuves essuyées à l'époque où les libertés et les droits fondamentaux de l'homme étaient violés dans notre Patrie et conscient de l'état de notre réseau téléphonique, s'oblige à donner ou à faire donner une formation professionnelle méthodique et complète à une autre personne qui s'oblige en retour à travailler pour lui devant les clients venant chercher des renseignements en petit ensemble rouge faisant valoir ses formes généreuses, sa grosse poitrine et ses fesses rebondies, le tout à des conditions et pendant un temps convenus.

L'apprentissage en petit ensemble rouge est une forme d'éducation alternée. Il a pour but de donner à des jeunes travailleuses larges de fesses et de poitrine ayant satisfait à l'obligation scolaire une formation générale, théorique et pratique pour aller voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir.

L'apprentissage ayant pour but de donner à des jeunes travailleuses larges de fesses et de poitrine une formation générale, théorique et pratique pour aller voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir en petit ensemble rouge fait l'objet d'un contrat conclu entre une stagiaire large de fesses et de poitrine ou son représentant légal et un employeur qui bande comme un porc dès qu'la p'tite stagiaire débarque à l'étage.

L'apprentissage en petit ensemble rouge pour aller voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir associe une formation dans une ou plusieurs agences de l'opérateur, fondée sur l'exercice d'une ou plusieurs activités professionnelles devant des clients venant chercher des renseignements en petit ensemble rouge faisant valoir mes formes généreuses, ma grosse poitrine et mes fesses rebondies en relation directe avec la qualification objet du contrat et, sous réserve des dispositions de l'article L. 116-1-1, des enseignements dispensés pendant le temps de travail dans un centre de formation d'hôtesses d'accueil larges de fesses et de poitrine.

Dans le cadre du contrat d'apprentissage en petit ensemble rouge, la personne directement responsable de la formation de l'apprentie large de fesses et de poitrine et assumant la fonction de tuteur est dénommée maître d'apprentissage en petit ensemble rouge. Celle-ci doit être majeure et offrir toutes garanties de moralité.

Le maître d'apprentissage en petit ensemble rouge a pour mission de contribuer à l'acquisition par la stagiaire large de fesses et de poitrine dans le hall d'accueil des compétences correspondant à la qualification de ces petites putes qu'ont les seins qui pointent sous leur body d'salope quand elles vont voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir.

Toute entreprise peut engager une stagiaire large de fesses et de poitrine à l'accueil si l'employeur qui bande comme un porc dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble rouge déclare prendre les mesures nécessaires à l'organisation de l'apprentissage en petit ensemble rouge et s'il garantit que l'équipement du hall d'accueil, les techniques utilisées, les conditions de travail, d'hygiène et de sécurité, les compétences professionnelles et pédagogiques ainsi que la moralité de ces petites putes qu'ont les seins qui pointent sous leur body d'salope quand elles vont voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir, qui sont responsables de la formation, sont de nature à permettre une formation satisfaisante.

La durée de présence de chaque femme large de fesses et de poitrine dans le petit ensemble rouge ne peut excéder quarante-cinq heures par semaine. L'emploi de personnel du sexe masculin devant des clients venant chercher des renseignements est interdit dans les petits ensembles rouges.

Les litiges collectifs intervenant entre ces petites putes qu'ont les seins qui pointent sous leur body d'salope quand elles vont voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir et les employeurs qui bandent comme des porcs dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble rouge font l'objet de négociations, soit lorsque les conventions ou accords collectifs de travail en petit ensemble devant des clients venant chercher des renseignements applicables comportent des dispositions à cet effet, soit lorsque ces petites putes et ces gros porcs en prennent l'initiative.

Lorsqu'une agence de salopes larges de fesses et de poitrine met une salope large de fesses et de poitrine à la disposition d'un utilisateur qui bande comme un porc dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble rouge, un contrat de mise à disposition précisant les caractéristiques de la prestation demandée à la salope doit être conclu par écrit entre le gros porc et l'agence de ces putes. Un exemplaire de ce contrat est délivré par l'agence à la salope avant toute acceptation de sa part de la mission qui lui est proposée.

La femme large de fesses et de poitrine candidate à un emploi d'salope n'est pas tenue, sous réserve des cas où elle demande le bénéfice des dispositions législatives et réglementaires concernant la protection de la femme enceinte, de révéler son état de grossesse.

Pendant une année à compter du jour de la naissance, les salopes allaitant leurs enfants disposent à cet effet d'une heure par jour durant les heures de travail. La salope peut toujours allaiter son enfant dans l'établissement. Les conditions auxquelles doit satisfaire le local où la mère qu'a les seins qui pointent sous son body d'salope sera admise à allaiter son enfant sont déterminées suivant l'importance et la nature des établissements, par décret en Conseil d'État.

Les chefs d'agence occupant plus de cent salopes de plus de quinze ans en petit ensemble rouge qui n'avaient pas révélé leur état de grossesse peuvent être mis en demeure d'installer dans leurs établissements ou à proximité des chambres d'allaitement.

Un décret en Conseil d'État pris après avis du conseil permanent d'hygiène sociale et de la commission d'hygiène commerciale détermine les mesures propres à assurer l'exécution de l'allaitement à proximité de l'accueil, et notamment les conditions d'installation d'hygiène et de surveillance des chambres d'allaitement affectées aux enfants nourris au sein de ces salopes.

Dans ce tableau idyllique de la jouissance paisible et de la libre disposition de ces salopes qui sortent leur sein pour allaiter leurs enfants, il y a un gros bémol : l'augmentation du nombre d'enfants qui demain et après-demain dormiront chez mamie parce que maman doit rencontrer des gens importants à Francfort. En théorie, les mamans qui doivent rencontrer des gens importants à Francfort ont les mêmes droits que les papas qui bandent comme des porcs dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble rouge.

Dans les faits, l'emploi de papas qui bandent comme des porcs dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble rouge est interdit dans ces petits ensembles. Des accords d'entreprise conclus dans le cadre d'une convention de branche ou d'un accord professionnel sur l'emploi national ou local de mamans qui doivent rencontrer des gens importants à Francfort peuvent prévoir la réalisation d'actions de formation de longue durée en vue de favoriser l'adaptation des papas qui bandent comme des porcs dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble
rouge aux femmes d'une quarantaine d'années, toujours habillées strictement, hautaines et méprisantes, notamment de ceux qui présentent des caractéristiques sociales les exposant plus particulièrement aux femmes toujours habillées strictement.

Silvio Baratelli, le vice-président de Fiat Telecom, a affirmé dans un communiqué lundi que « l'opérateur téléphonique Fiat Telecom a décidé d'accorder un congé de formation de longue durée en vue de favoriser l'adaptation des papas qui bandent comme des porcs dès qu'une p'tite stagiaire débarque à l'étage en petit ensemble rouge aux femmes d'une quarantaine d'années, toujours habillées strictement, hautaines et méprisantes, à chaque salarié de sexe masculin désirant travailler comme hôtesse d'accueil à compter du 1 er septembre prochain ».

Sur le terrain, on imagine mal des papas en petit ensemble rouge en train de vous demander si vous voulez bien vous asseoir en attendant. Il faut dire que la direction des ressources humaines ne cesse de souffler le chaud et le froid depuis l'annonce de l'instauration dudit congé de formation. Jeudi, la direction de Fiat Telecom Polski faisait passer une circulaire à l'ensemble du personnel d'accueil demandant à toutes les hôtesses de s'épiler.

Côté salopes, c'est le tollé général. « Maintenant, Fiat Telecom veut qu'on s'épile sous prétexte que, soi-disant, les poils sur les jambes, y a plus qu'chez nous qu'on voit ça! » raconte Danuta. « Aujourd'hui c'est les jambes, demain ça s’ra quoi ? L'état d'nos routes!! ??» s'emporte une cliente solidaire de ces salopes. Dit plus crûment, les petites putes qui roulent du cul pour aller voir s'il peut vous recevoir pour 2 000, 2 200 zlotys par mois en ont marre qu'on les prenne pour des potiches. « En cinq ans, cet indicateur s'est dégradé de 11 points », indique la Fédération de la téléphonie mobile et filaire (FTMF) dans son enquête réalisée sur un échantillon représentatif de 450 potiches.

Il s'agit évidemment d'un sondage, et donc du sentiment que ces petites potiches ont de leur situation. L'employeur ne doit pas prendre en considération l'état des routes du pays d'une personne pour refuser de l'embaucher, résilier son contrat de travail au cours d'une période d'essai ou, sous réserve des dispositions de l'article L. 122-25-1, prononcer une mutation d'emploi. Il lui est en conséquence interdit de rechercher ou de faire rechercher toutes informations concernant l'état des routes du pays de l'intéressée.

L'épilation demandée, sous quelque forme que ce soit, à la candidate à un emploi de potiche en petit ensemble rouge ou à une potiche ne peuvent avoir comme finalité que d'apprécier la capacité de la potiche à aller voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir ou ses aptitudes professionnelles. Ces épilations doivent présenter un lien direct et nécessaire avec leurs formes généreuses, leur grosse poitrine et leurs fesses rebondies quand elles vont voir en roulant du cul s'il peut vous recevoir ou avec l'évaluation des aptitudes professionnelles.

Le travail à l'accueil non épilé - totalement ou partiellement dissimulé - est interdit ainsi que la publicité, par quelque moyen que ce soit, tendant à favoriser, en toute connaissance de cause, le travail en petit ensemble rouge faisant valoir ses formes généreuses, sa grosse poitrine et ses jambes poilues.

La salariée de Fiat Telecom Polski liée par contrat de travail dans le hall d'accueil à durée indéterminée et qui n'est pas épilée alors qu'elle compte deux ans d'ancienneté ininterrompue au service du même opérateur italien a droit, sauf en cas de faute grave, à une indemnité minimum de licenciement, dont le taux et les modalités de calcul en fonction de la rémunération brute dont elle bénéficiait antérieurement à la rupture du contrat de travail sont fixés par voie réglementaire.

Tout document comportant des obligations de s'épiler pour les salariées en petit ensemble rouge faisant valoir leurs formes généreuses, leurs grosses poitrines et leurs jambes poilues ou des dispositions dont la connaissance est nécessaire à celles-ci pour l'exécution de leur travail à l'accueil doit être rédigé en polonais. Il peut être accompagné de traductions en une ou plusieurs langues étrangères. Ces dispositions ne sont pas applicables aux documents reçus de l'étranger ou destinés à des étrangers.

En 2002, les trois principaux opérateurs polonais ont enregistré une progression de 3,8 % du nombre de salariées épilées à l'accueil par rapport à 2001, contre « une hausse de 2,8 % pour l'ensemble du secteur de la téléphonie mobile et filaire », a précisé la présidente de la Fédération de la téléphonie mobile et filaire (FTMF), Agnieska Martinelli, lors d'une conférence de presse.

Le droit au revenu de remplacement s'éteint lorsque, sans motif légitime, la bénéficiaire de ce revenu refuse d'accepter un emploi faisant valoir ses formes généreuses, sa grosse poitrine et ses jambes poilues comportant des obligations de s'épiler.


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18 octobre 2006

Ma reddition

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couv_reddition"Entrez par la sortie, le paradis vous y attend"

Dans ce récit autobiographique fort troublant, Toni Bentley, ancienne danseuse étoile du New York City Ballet, nous conte les joies du " holy fuck ", la sodomie qui enseigne l'absolu pardon. L'auteur " place la barre très haut ", et pour parvenir à serrer parfaitement chacun des muscles de son corps de ballerine, et pour poser sa plume d'écrivain au plus près de sa cible transgressive. Car, au-delà de son séduisant aspect érotique, cette longue offrande, cette confession d'une incroyable liberté, épouse la forme d'une somptueuse lettre d'amour et de gratitude, adressée à A-man, l'homme par excellence qui, 298 en deux ans, révéla l'extase mystique à l'amante. en la pénétrant " religieusement ", A-man lui procure une jouissance qui la vide de son moi, vide qui engendre au cours de rituels soigneusement orchestrés, un don sans réserve.


Ma reddition, confession érotique ("The surrender, an erotic memoir")
de Toni Bentley
Maren Sell Editeurs (13 avril 2006)


Les autobiographies de femmes racontant combien elles ont souffert de n'avoir pas été aimées par leur père courent les rues. En voici une qui, débordant amplement de cet aspect-là, sort de l'ordinaire. Ni larmoyante ni vengeresse, Toni Bentley, ex-danseuse du New York City Ballet de George Balanchine, livre une confession érotique à la fois clinique et mystique, érudite et légère, maîtrisée et touchante. Ma reddition fait mémoire de sa passion entière pour un homme. Sans lui, dit-elle, elle aurait continué à accepter «la pitoyable soumission affective» au lieu de découvrir la béatitude qu'apporterait la «soumission sexuelle». C'est cette relation unique et non rééditable, de nature outrageusement sexuelle, qui, en contrepoint des contentieux avec l'autre homme unique que représente son père pour une femme, sous-tend le récit et ses incidents.

Si ce livre, le cinquième de la carrière d'auteur de Bentley, s'est vendu à 120 000 exemplaires aux Etats-Unis, c'est sans doute en vertu de trois atouts rarement réunis: l'incontestable accent de vérité attendu de toute biographie; un style narratif dansant ponctué de sentences et de raccourcis pétillants; une réflexion expérimentale et spéculative sur ce que signifie la préférence ou la répugnance pour... la sodomie. Car, pour Bentley, l'extase n'est pas à la portée des égaux, de ceux qui redoutent d'avoir une place à tenir. «L'un commande, écrit-elle, l'autre obéit. Pouvoir absolu, obéissance tout aussi absolue. Les adeptes de la sodomie se passent de la sécurité du filet démocratique et antidiscriminatoire.» Cette pépite d'éternité ravie au fuyant présent, assure-t-elle, ne sera jamais le trophée que de qui prend, que de qui donne.

Mieux vaut être possédée à cul perdu pour être délivrée de l'angoisse de n'être qu'à soi plutôt qu'être abusée par voie machinale, vaginale et sentimentale. Toni Bentley a toutefois l'honnêteté d'indiquer la limite de ce que fut son contrat hédoniste. Qui s'en douterait? Quand la rivale paraît, l'inoubliable amant n'a soudain pas plus de majesté qu'un trou du cul entre mille.


Critique pertinente de Philippe Delaroche (Lire, mai 2006)


Mon avis : Dire que je me suis un peu fait chier et que j’en avais même plein le cul aux abords de la deux-centième sodomie serait par trop réducteur…




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"Je n’étais plus Esclave, j’étais Maîtresse, seul refuse pour une soumise sans Maître."

"Avoir suivi le long et tortueux chemin qui mène de la masochiste à la Maîtresse…et puis quoi encore ? Madame ? Muse ? Et de qui ? Peut-être d’un homme difficile à aimer. A-Man n’offrait aucun défi à cet égard. L’aimer était si facile, trop facile. L’enfer, c’était de ne pas l’aimer. Alors le contraire, peut-être : aimer ce qui était difficile, tourner le dos à la facilité. N’apprendrais-je pas alors la tolérance ?"

"Je me demande parfois si l’attrait de la sodomie, contrairement aux apparences, ne vient pas de ce que celle-ci permet d’avoir la sensation perverse de chier sur un homme"

(A quatre ans, son père lui écrase une banane sur le visage et essuie la pulpe souillant ses doigts dans ses cheveux…) « à partir de cet instant, je ne me rappelle plus rien. Mais la quête de ma dignité perdue est devenue l’obsession de toute ma vie. Cette croisade inachevée m’a plus ou moins conduite jusqu’ici, à cette obsession d’un acte volontaire de sanction disciplinaire qui me rende un équilibre mental perdu depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus. Je suis une femme qui a appris à surmonter sa terreur de l’humiliation en choisissant et en désirant ce qui est pour beaucoup l’acte ultime d’humiliation : la pénétration anale."

"Je crains de toujours être la petite fille dont la figure dégoutte de chair de banane, incapable d’oublier qu’à tout moment, je suis menacée d’humiliation par quelqu’un que j’aime. Et plus j’aime, plus cette menace est présente."

"Je suis une victime de la triste et mortelle condition de tant de femmes : papa ne m’a pas assez aimée dans mon enfance. Et mon expérience des hommes est devenue la longue série de mes tentatives, le plus souvent inconscientes et parfois désespérées, de combler ce manque, de retrouver cet amour, de guérir cette blessure, d’exprimer cette perte. La plupart d’entre nous sommes meurtries, en colère et très remontées. De vraies bombes à retardement. Désamorcer la bombe est un défi pour l’homme féministe et son arrogance lui faire croire qu’il peut y parvenir. Mais il ne peut pas. C’est ma blessure, c’est ma souffrance. Qui êtes vous pour me les enlever ? Je n’ai nul besoin d’un sauveur, je n’ai nul besoin de votre pitié, nul besoin de vos jugements. J’ai besoin de baise…et peut-être d’une gentille petite fessée pour soulager ma colère."

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29 septembre 2006

Pénis d'Orteil

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"Remarquable par son hypertrophie prenant naissance à la première phalange, l'orteil avait pris très exactement un galbe de champignon. Mais c'était sans doute la déformation de l'ongle la plus terrible. Là où c'était plat auparavant, bosselait à présent vers l'extrémité du champignon une espèce d'hémisphère d'environ un centimètre de diamètre luisant comme une perle."


Ce livre déroutant est fondé sur l'idée excentrique d'une femme se découvrant un matin, affublée d'un pénis au gros orteil droit. Si Kazumi y voit d'abord une malédiction, que son amoureux tente d'ailleurs de trancher à la racine, elle ne tarde pas à reconsidérer son existence à la lumière de cette transformation. De découvertes en mésaventures plutôt rocambolesques, elle poursuit auprès d'amants et d'amantes qui parfois n'ont rien à lui envier, une interrogation sur la féminité et la différence qui pousse les êtres à s'unir sexuellement -avec une candeur tempérée d'une bonne dose d'ironie.

Pénis d'Orteil de MATSUURA Rieko
Editions Picquier


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"Toi, arrêtes de casser du sucre sur le gland de ton prochain !"

**

"Un bisexuel, il n'est ni chair ni poisson et passe des hommes aux femmes, sans se fixer jamais. Et pour justifier ses infidélités et ses papillonnements, il se sert de l'argument suivant : "Oui j'ai un partenaire de tel sexe, mais je n'en continue pas moins à aimer l'autre sexe, etc". S'il se lasse de son amant, disons normal, il trouvera que c'est parce que finalement il préfère l'autre sexe. Et il te faussera compagnie sans le moindre remords. C'est odieux ! Moi qui vous parle, j'en ai vu de toutes les couleurs avec les bisexuels !

- Comment, mais tu n'es pas bisexuelle toi ?

-Toi, je ne te demandes rien !"

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En surfant sur le net pour trouver l'image de la couverture de ce livre,
je suis tombée par hasard sur un site qui fait la part belle à la littérature asiatique,
et notamment à Pénis d'Orteil !
Allez y jetez un oeil si le sujet vous tente : Lettres Ailleurs et la Demoiselle s'appelle Aya
(Bons choix de lectures Mademoiselle Aya ;-))

Posté par debridee à 13:34 - Les beaux mots - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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